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Full text of "Courbet; 48 planches hors-texte accompagnées de 48 notices rédigées par J. Laran et Ph. Gaston-Dreyfus, et précédées d'une étude biographique et critique par Léonce Bénédite"

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L'ART    DE    NOTRE   TEMPS 


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COURBET 


L'ART    DE    NOTRE    TEMPS 

COLLECTION    D'ALBUMS   D'AMATEURS    IN-4o  QUART  GRAND  JESUS 

COMPRENANT    CHACUN    48    PLANCHES    HORS-TEXTE 

ACCOMPAGNÉES    DE    NOTICES    ET 

PRÉCÉDÉES   D'UNE   INTRODUCTION     BIOGRAPHIQUE    ET  CRITIQUE 


P  REMIÈRE     SÉRI  E 


CHASSÉRIAU 

PAR      HENRY      MARCEL 

ANCIEN     DIRECTEUR    0E8   BEAUX-ARTS 

ADMINISTRATEUR    GÉNÉRAL 

DE    LA    BIBLIOTHÈQUE    NATIONALE 


PUVIS  DECHAVANNES 

PAR      ANDRÉ      MICHEL 

CONSERVATEUR   AUX   MUSÉES   NATIONAUX 
PROFESSEUR  A  L'ÉCOLE  OU  LOUVRE 


DAUMIER 


PAR       LÉON       nOSENTHAL 

DOCTEUR    ÉS-LETTRES 
PROFESSEUR    AU    LYCÉE    LOUlS-LE-ORANO 


DAUBIGNY 


PAR      JEAN       LARAN 

IBLIOTMÉCAIRE    AU    DÉPARTEMENT    DES    ESTAMPES 
DE    LA    BIBLIOTHÈQUE    NATIONALE 


COURBET 

PAR      LÉONCE     BÉNÉDITE 

CONSERVATEUR    OU    MUSÉE 

DU    LUXEMBOURG 

PROFESSEUR     A     L'ÉCOLE     OU     LOUVRE 


MANET 


PAR      LOUIS      HOURTICQ 

INSPECTEUR    ADJOINT     DES    BEAUX-ARTS 
DE     LA    VILLE     DE     PARIS 


CARREAUX 

PAR      PAUL      VITRY 

CONSERVATEUR-ADJOINT    AU    MUSÉE    DU    LOUVRE 
PROF.    A    L'ÉCOLE    NATIONALE    DES    ARTS    DÉCORATIFS 


GUSTAVE   MOREAU 

PAR      LÉON      DESH Al RS 

CONSERVATEUR     DE     LA     BIBLIOTHÈQUE     DE     L'UNION 
CENTRALE     DES    ARTS     DÉCORATIFS 


MILLET 


PAR      PAUL      LEPRIEUR 

CONSeRVATeUR  DES  PEINTURES  AU  MUSÉE   DU 
LOUVRE,  PROFESSEUR  A  ftCOLE  OU  LOUVRE 


DEGAS 


PAR      P.-  A.      LEM  OISN  E 

BIBLIOTHÉCAIRE     AU     DÉPARTEMENT     DES     ESTAMPES 
DE     LA     BIBLIOTHÈQUE     NATIONALE 


(voir    a     la     Fin     ou    VOLUME     LES    CONDITIONS     D'ABONNEMENT     A     LA     SÉRIE    COMPLETE) 


L'ART    DE    NOTRE    TEMPS 


COURBET 


48    PLANCHES    HORS-TEXTE 

ACCOMPAGNÉES  DE  48  NOTICES  RÉDIGÉES  PAR 
J.  LARAN  ET  PH.  G A S T O N - D R E Y  F U S  ,  ET  PRÉCÉDÉES 
D'UNE       ÉTUDE        BIOGRAPHIQUE       ET       CRITIQUE       PAR 

LÉONCE    BÉNÉDITE 

CONSERVATEUR  DU  MUSÉE  DU  LUXEMBOURG 
PROFESSEUR  A  L'ÉCOLE  DU  LOUVRE 


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LA     RENAISSANCE     DU      LIVRE 

JEAN     GILLEQUIN     &     C'S     ÉDITEURS 
78,    BOULEVARD    SAINT-MICHEL,    PARIS 


m. 


Gustave    Courbet 

(1819-1877) 


Il  n'y  a  pas,  dans  le  monde  des  arts,  de  person- 
nalité qui  se  soit  imposée  avec  plus  de  scandale  à 
ses  contemporains  que  celle  de  Courbet.  Il  a  été  la 
béte  noire  de  sa  génération  et  il  a  pesé  sur  son  juge- 
ment de  tout  le  poids  de  son  importance  tapageuse 
et  de  son  insupportable  vanité.  Pour  peu  qu'on  entre 
dans  l'histoire  de  sa  vie  on  s'explique  ce  sentiment 
et  on  l'excuse.  Il  a  exaspéré  le  public,  il  a  lassé  ses 
meilleurs  amis.  Il  irrita  tellement  l'opinion  que, 
aux  mauvais  jours  de  ses  dernières  années,  il  paya 
cher  ce  malentendu  avec  elle.  On  avait  fini  par 
prendre  pour  un  être  dangereux  ce  gros  hâbleur 
inoffensif.  On  le  crut  sur  parole  et,  après  1870, 
lorsqu'il  se  fut  sottement  mêlé,  à  l'occasion  des 
tristes  événements  politiques,  au  milieu  des  révo- 
lutionnaires, criant  et  braillant  plus  fort  que  les 
autres,  il  fut  si  compromis  qu'il  ne  trouva  plus 
pour  le  défendre  que  quelques  confrères,  plus 
avisés,  qui  l'avaient  deviné  et  qui  admiraient  en 
lui  le  peintre.  On  usa  avec  lui  de  cruauté  et  la  fin 
de  ses  jours  fut  singulièrement  attristée.  Mais  ses 
juges,  si  sévères  fussent-ils,  méritent,  de  leur  côté, 
quelque  indulgence,  tant  il  avait  poussé  à  bout  la 
patience  de  chacun. 


L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 


Il  avait  un  appétit  énorme  et  assez  grossier  de 
gloire,  une  soif  pantagruélique  de  réclame.  II  fallait 
à  tout  prix  qu'on  parlât  de  lui  ;  il  surenchérit  conti- 
nuellement sur  lui-même  pour  étonner,  cherchant 
à  chaque  occasion  quelque  nouvelle  manifestation 
scandaleuse  afin  de  réveiller  l'attention  du  public, 
quand,  distraite  et  fatiguée,  elle  se  détournait  de 
lui.  Il  est  le  pivot  de  l'univers,  il  le  dit  et  il  finit  par 
le  croire  sincèrement,  se  grisant  lui-même  de  sa 
propre  forfanterie.  Ses  biographies  sont  remplies 
d'anecdotes  fantastiques  et  authentiques  au  sujet 
de  cette  puérile  et  colossale  vanité.  Le  portrait  qu'a 
tracé,  avec  une  certaine  bienveillance,  cependant, 
Théophile  Silvestre  nous  en  reproduit  quelques- 
unes  de  typiques.  Il  n'accomplit  pas  un  acte  qui  ne 
soit  une  démonstration  faite  pour  remuer  le  monde. 
Napoléon,  à  coup  sûr,  ne  fut  pas  plus  préoccupé  de 
l'Histoire.  Le  jour  qu'il  décida  de  refuser  la  croix 
de  la  Légion  d'honneur,  quand,  sortant  du  café 
avec  Fantin  et  quelques  amis,  il  alla  jeter  dans  la 
boîte  sa  fameuse  lettre  au  ministre,  il  se  retourna 
vers  ses  compagnons  en  leur  recommandant  de 
bien  considérer  ce  geste  qui  allait  marquer  une 
date  mémorable. 

Mais  ce  qui  ne  peut  pas  tromper,  surtout,  ce 
sont  ses  lettres.  Il  faut  lire,  dans  le  copieux  et 
solide  monument  que  lui  a  élevé  Georges  Riat, 
la  correspondance  de  ce  terrible  enfant  gâté, 
bavard,  vantard  et  assez  «  mufle  »  si  l'on  ose 
employer  un  mot  de  l'argot  moderne,  pour  se  figurer 
à  quel  point  ses  monstrueuses  hâbleries  sont 
insipides  et  révoltantes.  Il  écrit,  par  exemple,  à 
Bruyas,  le  fidèle  bailleur  de  fonds,  quand  il  construit 


COURBET  —    7 

sa  baraque  au  rond-point  de  l'Aima  :  «  J'ai  fait  bâtit 
une  cathédrale...  Je  stupéfie  le  monde  entier.  Je 
triomphe  non  seulement  sur  les  modernes  mais 
encore  sur  les  anciens.  C'est  la  galerie  du  Louvre. 
Il  n'y  a  plus  de  Champs-Elysées,  plus  de  Luxem- 
bourg, plus  de  Champ  de  Mars...  J'ai  consterné  le 
monde  des  arts...  » 

Vis-à-vis  des  siens,  ses  fanfaronnades  sont  encore 
plus  puériles.  Il  énumère  les  gens  de  la  noblesse 
qui  s'empressent  autour  de  lui  :  «  Le  comte  de  Choi- 
seul  avec  sa  sœur,  la  marquise  de  Montalembert, 
sortent  de  chez  moi...  Le  père  Hyacinthe  a  parlé  de 
moi  à  Notre-Dame  dans  sa  conférence...  J'ai,  dans 
ce  moment-ci,  un  succès  à  Paris,  qui  est  incroyable. 
Je  finis  par  rester  le  seul.  » 

Courbet  valait,  certes,  mieux,  au  fond,  que  l'atti- 
tude absurde  qu'il  avait  prise.  La  postérité,  qui 
n'aura  pas  eu  à  en  souffrir,  peut  s'amuser  de  ces 
grosses  bouffonneries  et,  du  reste,  oublier  l'homme 
pour  ne  voir  que  l'œuvre,  ce  qui  semble,  en  somme, 
son  devoir,  car  l'une  est  aussi  admirable  que  l'autre 
parut  odieux  et  encombrant.  Il  est,  toutefois,  inutile 
de  les  dissocier  et  tout  au  contraire,  il  est  indis- 
pensable de  ne  pas  oublier  l'homme  si  l'on  veut 
bien    comprendre  l'œuvre. 

En  effet,  dans  cette  nature  entière  et  foncièrement 
naïve  sous  son  outrecuidante  vanité  et  sa  grosse 
finesse  de  «  montagnon  »  franc-comtois,  le  fonds 
original  ne  se  dissimule  pas  sous  l'acquis,  la  culture 
n'a  pas  émoussé  le  caractère  et  l'homme  est  tout 
entier  dans  l'œuvre,  avec  ses  excès,  ses  écarts,  ses 
violences,  ses  manques  de  goût,  son  besoin  d'étonner, 
mais  aussi  avec  toute  sa  beauté  physique,  sa  santé 


L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 


plantureuse,  sa  vigueur  montagnarde,  et  parfois  une 
certaine  et  très  singulière  élégance  native.  Peut- 
être  même  tels  de  ses  plus  détestables  défauts,  qui 
ont  si  malencontreusement,  parfois,  influé  sur  son 
inspiration,  nous  dévoilent-ils  le  secret  de  ses  plus 
magnifiques  audaces  et  de  ses  plus  heureuses 
témérités. 

Courbet,  on  le  sait,  a  donné  en  maintes  circons- 
tances et,  notamment,  dans  la  préface  du  catalogue 
de  son  Exposition,  avenue  Montaigne,  en  1855,  la 
définition  de  son  art.  Il  est  réaliste.  Bien  mieux! 
il  est  le  Réalisme,  comme  il  intitule  fièrement  son 
Exposition . 

Quelle  est  la  nature  de  son  réalisme,  il  nous 
l'explique  dans  ce  manifeste  rédigé,  peut-être,  par 
la  plume  savante  d'un  de  ses  thuriféraires  attitrés, 
tels  que  Champfleury,  et  qui  nous  surprend,  tant  il 
est  déduit  avec  calme  et  dans  un  style  peu  d'accord 
•  avec  7e  ton    de  son  éloquence  habituelle. 

((  J'ai  étudié,  nous  dit-il,  en  dehors  de  tout  esprit 
de  système,  l'art  des  anciens  et  l'art  des  modernes. 
Je  n'ai  pas  plus  voulu  imiter  les  uns  que  copier  les 
autres;  ma  pensée  n'a  pas  été  davantage  d'arriver 
au  but  oiseux  de  l'art  pour  l'art.  Non  J  j'ai  voulu 
tout  simplement  puiser  dans  l'entière  connaissance 
de  la  tradition  le  sentiment  raisonné  et  indépendant 
de  ma  propre  individualité.  Savoir  pour  pouvoir, 
telle  fut  ma  pensée.  Etre  à  même  de  traduire  les 
mœurs,  les  idées,  l'aspect  de  mon  époque,  selon 
mon  appréciation,  être  non  seulement  un  peintre, 
mais  encore  un  homme,  en  un  mot,  faire  de  l'art 
vivant,  tel  est  mon  but.  »  Thoré  lui-même  n'aurait 
pas   mieux  dit. 


COURRRT ^  g 

Ce  programme,  en  tant  que  programme,  était-il 
si  original  ?  Tout  cela  avait  été  dit  et  redit  depuis 
déjà  bien  longtemps  avant  Courbet.  Il  n'y  a  qu'à 
relire  la  préface  du  Salon  de  1833 par  Laviron  —  nous 
sommes  là  en  plein  dans  la  période  triomphante 
du  romantisme  — pour  nous  assurer  que  ces  idées 
étaient  dans  l'air  parmi  ceux  qui  combattaient  les 
insuffisances  et  les  erreurs  du  romantisme  au 
même  titre  que   celles  du   classicisme. 

«  L'actualité  et  la  tendance  sociale  de  l'art, 
écrivait-il  en  propres  termes  (i),  sont  les  choses  dont 
nous  nous  inquiétons  le  plus  ;  ensuite  vient  la  vérité 
de  représentation  et  l'habileté  plus  ou  moins  grande 
d'exécution  matérielle.  Nous  demandons  avant 
tout  autre  chose  l'actualité  parce  que  nous  voulons 
qu'il  agisse  sur  la  société  et  qu'il  la  pousse  au 
progrès.  Nous  lui  demandons  de  la  vérité  parce 
qu'il  faut  qu'il  soit   vivant  pour  être  compris.  » 

Il  y  a  tout  Juste  la  différence  de  l'étiquette  pour 
distinguer  ces  deux  apôtres  de  la  modernité  qui 
se  suivent  à  près  de  vingt  ans  de  distance.  Laviron 
baptise  les  artisans  nouveaux  de  son  œuvre  de 
réaction  et  de  progrès  des  naturalistes.  Courbet 
s'intitule  réaliste  et  le  mot  lui  appartient-il  plus 
que  le  programme  ? 

Avant  lui,  du  reste,  combien  avaient  tenté,  incon- 
sciemment ou  volontairement,  l'œuvre  qu'il  dut 
accomplir.  Les  générations,  entre  1830  et  1840,  sont 
remplies  par  les  efforts  des  artistes  qui  essaient  de 
s'affranchir  des  influences  littéraires  ou  historiques 


(1)    Le  Salon    de   1833  par  C.    Laviron  et   B.   Calbacio.  Paris, 
1833,   p.    30. 


m  .  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

du  romantisme  aussi  bien  que  de  l'académisme 
des  classiques,  qui  veulent  traduire,  eux  aussi,  à 
côté  des  vaillants  paysagistes  marchant  déjà  de 
conquête  en  conquête,  les  aspects  de  la  vie  de 
l'homme  contemporain.  Ce  souci  de  remettre  l'art 
dans  sa  vraie  voie,  de  lui  faire  exprimer  les  aspi- 
rations et  les  formes  de  la  vie  de  notre  temps,  se 
fait  sentir  même  dès  le  début  du  siècle.  Mais  sans 
remonter  à  Delacroix,  à  Cêricault  et  jusqu'à  Cros 
ou  à  David,  il  est  certain  que,  avec  Decamps  et  à 
la  suite  de  Decamps,  il  y  a  eu  tout  un  monde 
d'artistes  fortement  remués  par  le  mouvement  des 
idées  en  fermentation  à  cette  époque,  mouvement 
qui  allait  aboutir  à  la  grande  effervescence  démo- 
cratique de  1848.  Pour  n'en  citer  que  deux  des  plus 
significatifs,  bien  que  l'un  commence  à  peine  à 
être  remis  à  sa  place  et  que  l'autre  persiste  à  être 
injustement  oublié,  n'y  a-t-il  pas  le  brave  Cals  qui, 
dès  1835,  traduit  avec  une  certaine  tendresse  émue 
et  jusqu'alors  inconnue,  les  scènes  intimes  de  la 
vie  populaire  ?  N'y  a-t-il  pas  Jeanron,  ce  fier  et 
robuste  Jeanron,  que  Thoré  qualifiait  de  «  peintre 
plébéien    jusque    dans   l'expression    du    paysage  »  ? 

En  quoi  donc  consiste  l'originalité  de  Courbet  dans 
ce  courant  que  son  œuvre  va  si  impérieusement 
diriger  au  cours  de  la  deuxième  moitié  du  siècle  ? 

Son  originalité  c'est  que,  dans  cet  ordre  d'idées 
de  l'observation  des  réalités  familières,  il  a  été, 
d'instinct,  spontanément,  sans  étude  et  sans  effort, 
l'homme  de  son  œuvre.  Chez  les  autres  ces  tendances 
étaient  jusqu'à  un  certain  point  préconçues,  voulues, 
préméditées,  sauf  peut-être  chez  ce  bon  Cals,  fils 
d'ouvrier,  resté  peuple,  qui  peint  modestement  son 


COURBET  n 

milieu  sans  voir  autre  chose.  Mais  cet  art  tendre  et 
enveloppé  d'un  timide  ne  devait  pas  faire  de 
prosélytes.  Quant  à  Jeanron,  par  exemple,  c'était,  lui, 
un  type  d'homme  éclairé,  distingué,  qui  finit  miséra- 
blement sans  doute,  mais  non.  sans  avoir  occupé  un 
jour,  avec  une  autorité  trop  méconnue,  les  fonctions 
de  Directeur  des  Musées  nationaux  et  avoir  préparé 
la  réorganisation  du  Louvre.  Courbet,  dans  ses  scènes 
de  la  vie  contemporaine,  de  la  vie  provinciale  et 
rurale,  est  tout  à  fait  conséquent  avec  lui-même. 
C'est,  également  ce  qui  fait,  en  face  de  lui,  la 
puissance  expressive  tout  exceptionnelle  de  son 
grand  émule,  plus  religieux  et  plus  mystique,  Millet. 
Celui-ci  était  paysan,  fils  de  paysan,  et  jusqu'à  21  ans, 
il  travailla  du  travail  de  la  terre  avec  ses  frères  de  la 
glèbe.  Courbet,  fils  de  vignerons,  montagnard  franc- 
comtois,  est  resté  toujours  de  son  village,  petit 
monda  étroit  sur  lequel  il  est  bien  sûr  de  régner 
par  son  prestige  indiscuté.  Comme  le  lui  fait  dire 
Th.  Silvestre,  dans  ce  jargon  prétentieux  de  phi- 
losophie tudesque  mis  à  la  mode  dans  les  tavernes, 
Courbet  unit  le  ((subjectif»  à  ((l'objectif».  Cela  peut 
se  traduire  en  ce  sens  qu'il  voit  excellemment  toutes 
les  choses  qui  le  touchent  de  près;  il  les  voit  avec 
sentiment,  avec  l'espèce  d'émotion  dont  il  dispose, 
avec  ce  qui  est  sa  sensibilité  à  lui,  le  fort  attache- 
ment réel  qu'il  garde  toujours  pour  les  choses  de 
sa  famille,  de  sa  maison,  de  son  pays.  Sa  ((  grande 
amour  »  commence  par  lui-même  et  il  est  l'objet 
de  prédilection  de  son  pinceau.  Il  caresse  son  image 
de  ((  beau  pâtre  chaldéen  »  avec  tendresse,  et  il  a  fait 
maint  chef-d'ceuvre  giâce  à  cette  candide  adoration. 
Ce  qui  fait  encore  la  force  de   Courbet,   c'est  que 


12 —    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

tous  les  débordements  de  son  tempérament  le 
mettent  justement  à  l'abri  des  erreurs  du  réalisme. 
Cette  hâblerie  de  son  caractère,  cette  forfanterie 
même,  cette  dénaturation  de  toute  chose  au  profit 
de  sa  personnalité,  tout  cela  se  traduit  dans  son 
interprétation  de  la  nature  par  une  sorte  de  gran- 
dissement,  de  grossissement,  d'exagération  qui  le 
conduisent  au  style.  Cela  le  sauve  de  l'imitation 
littérale,  de  la  copie  conforme,  du  procès-verbal.  Il 
voit  tout  largement,  grandement,  par  fortes  masses, 
robustes  oppositions.  Ce  qui  aurait  pu  être  facilement 
vulgarité  chez  tout  autre  devient  chez  lui  trivialité 
puissante;  ce  qui  est  personnel  et  particulier,  prend, 
malgré  lui,  un  caractère  de  généralité.  Il  a  beau 
faire  poser  ses  sœurs,  son  père,  sa  voisine  Josette, 
les  paysans  de  Flagey,  le  père  Cagey,  casseur  de 
cailloux,  tous  ces  noms  familiers  d'êtres  ou  de  lieux 
disparaissent  pour  nous  et  les  figures  deviennent, 
bon  gré  mal  gré,  des  représentations  typiques. 

Le  praticien,  du  reste,  est  tellement  incomparable 
qu'on  oublie  aujourd'hui  toutes  les  niaiseries  de 
sa  philosophie  sociale,  morale,  esthétique,  positive 
et  mathématique,  pour  ne  voir  que  l'éclat,  la  puis- 
sance et  la  splendeur  de  vie  de  ses  toiles  les  plus 
absurdes  comme  sujet  et  composition.  Et  Delacroix 
lui-même,  devant  ce  vaste  tableau  paradoxal  et 
incohérent  de  l'Atelier,  ne  devançait-il  pas  le 
jugement  de  notre  temps  en  déclarant  qu'il  avait 
((  découvert  un  chef-d'œuvre  »,  qu'il  ne  pouvait  u  s'ar- 
racher à  cette  vue  ». 

Et  voyez  l'Enterrement  d'Ornans  c'est,  quand 
on  l'analyse,  une  toile  vraiment  extraordinaire. 
Courbet  a   essayé  de   mystifier  son  public  parisien 


COURBET 13 

en  lui  servant  les  têtes  de  tous  les  notables  d'Ornans, 
depuis  le  maire  solennel  et  emprunté  <(  qui  pèse  400», 
jusqu'aux  chantres  rubiconds  ou  au  père  Cassard, 
le  fossoyeur.  Mais,  grâce  à  cette  puissance  de 
réalisation  concrète  et  quasi  scupturale  qui  ne  se 
rencontre  que  chez  un  Velasquez  ou  un  Jordaens, 
il  obtient  une  composition  admirable  par  l'unité 
dans  l'harmonie,  par  les  accords  si  puissants,  si 
riches  et  si  expressifs  entre  les  noirs,  les  blancs  et 
les  rouges  de  tous  ces  costumes,  défroque  de 
sacristie  qu'il  a  sortie  si  intelligemment  sous  le  ciel. 
Il  y  a  même  chez  ce  diable  d'homme,  plus  poète  • 
qu'il  ne  croyait  à  ses  heures,  un  sentiment  profond 
de  l'émotion.  Si  l'on  essaie  de  couper — comme  on 
l'a  fait  plus  loin  avec  beaucoup  d'à  propos  —  le 
groupe  des  femmes,  on  est  surpris  du  caractère 
vraiment  imprévu  de  pathétique  que  nous  offrent 
toutes  ces  tètes  de  vieilles  ou  de  jeunes  femmes 
recueillies.  Il  y  à  là  toute  la  grandeur  émue  des 
tableaux  les  plus  religieux  du  moyen  âge.  Ce  mor- 
ceau, à  lui  seul,  est,  au  point  de  vue  du  caractère 
expressif,  de  toute  beauté. 

Appelons  donc  Courbet  réaliste,  puisqu'il  le  veut;  | 
réaliste  par  ses  motifs,  pris,  évidemment,  dans  les 
réalités  familières  qui  l'entourent.  Mais  c'est  surtout 
un  réalisateur.  S'il  manque  de  goût  dans  ses  sujets, 
s'il  n'a  pas  le  sens  du  ridicule,  ce  qui  compromet 
plus  d'une  de  ses  créations,  qui  eussent  été,  sans 
cela,  des  chefs-d'œuvre  complets,  il  a  comme 
peintre,  une  beauté  pleine  et  robuste,  souvent  une 
distinction  innée,  une  aisance,  une  spontanéité, 
qui  impressionnèrent  ceux  de  ses  contemporains 
les  plus  avisés  et  qui  assurèrent  son  influence  sur 


14  =   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

la  plupart  des  grandes  écoles.  Tels  maîtres  de  Belgi- 
que ou  d'Allemagne  relèvent  de  lui,  sans  parler 
de  la  France,  où  son  métier  viril  et  franc  réagit 
contre  les  pratiques  louches  de  l'académisme  ou 
du  romantisme  dégénéré  et  donna  naissance  à  tout 
un  groupe  fort  important  dans  notre  histoire. 

Son  impopularité  même  servit  sa  cause.  Elle  était 
si  bien  concertée  et  entretenue  qu'aucun  de  ses 
ouvrages  ne  passa  inaperçu  pendant  trente  ans, 
que  le  scandale  accrut  sa  réputation  et  que  les  pros- 
criptions lui  assurèrent  des  amis  et  des  disciples. 
11  a  été  pour  nous  le  «  peintre  »  par  excellence, 
et  les  plus  beaux  peintres  de  notre  temps  sont 
sortis  de  lui  ou  se  sont  tournés  vers  lui  :  les  Manet 
et  les  Fantin,  les  Legros  et  les  Whistler,  les  Monet 
et  les  Renoir,  les  Carolus  Duran  et  les  Ribot,  et  les 
Stevens  et  tant  d'autres.  Avec  Corot  et  Millet, 
Courbet  est,  sans  conteste,  un  des  trois  grands 
initiateurs  de  l'art  dans  la  deuxième  moitié  du 
XIX^  siècle. 

LÉONCE    BÉ NÉ  DITE. 


BIBLIOGRAPHIE    SOMMAIRE 


On  trouverait  difficilement  un  écrivain  qui  se  soit  occupé 
d'art  moderne  sans  consacrer  quelques  pages  à  Courbet. 
Aucun  des  tableaux  exposés  par  l'artiste  n'a  passé  inaperçu. 
Il  ne  saurait  donc  être  question  ici  de  citer  les  innombrables 
articles  qui  contiennent  quelques  lignes  utiles  à  notre  sujet. 
Les  travailleurs  pourront  d'ailleurs  les  retrouver  sans  peine, 
grâce  à  la  bibliographie  des  critiques  de  Salons  de  M.  Maurice 
TOURNEUX  (en  cours  d'impression)  et  aux  tables,  récemment 
publiées,  des  principales  revues  d'art,  lis  trouveront  aussi 
aisément  les  catalogues  d'expositions  et  de  vente,  que  des 
bibliothèques  spéciales,  comme  la  bibliothèque  Doucet,  mettent 
à  leur  disposition.  Nous  nous  contenterons  de  mentionner,  par 
ordre  chronologique,  quelques  ouvrages  plus  étendus. 

Théophile  SILVESTRE,  Histoire  des  Artistes  Vivants, 
études  d'après  nature  (1856).  —  M.  CUICHARD,  Les 
Doctrines  de  M.  Courbet,  maître  peintre  (1862).  — 
E.  CHESNEAU,  L' Art  et  les  Artistes  modernes  (1864).  — 
P.-J.  PROUDHON,  Du  Principe  de  l'Art  et  de  sa  Des- 
tination Sociale  (1865).  —  Emile  ZOLA,  Mes  Haines... 
(1866).  —  Théodore  DURET,  Les  Peintres  Français  en 
18  67  (1867).  —  Camille  LEMONNIER,  G.  Courbet  et  son 
Œuvre  (1868).  —  Lettres  de  G.  Courbet  à  l'Armée 
Allemande  (Oct.  1870).  —  Max  SULZBERGER,  Le  Réa- 
lisme en  France  et  en  Belgique...  (1874).  —  Max 
CLAUDET,  G.  Courbet,  Souvenirs  (1878).  —  Comte  H. 
D'IDEVILLE,  G.  Courbet,  Notes,  et  Documents...  (1878).  — 
GROS-ROST,  Courbet,  Souvenirs  Intimes  (1880).  —  CAS- 
TAGNARY,  Gustave  Courbet  et  la  Colonne  Vendôme, 
Plaidoyer  pour  un  Ami  mort  (1883).  —  Victor  FOURNEL, 
Les    Artistes    Français     Contemporains...     (1884).     — 


16  „ L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Paul  SALVISBERC,  K unsth istorische  Studien  (1884-87). 
—  Aï.  ESTIGNARD,  Portraits  Francs-Comtois  (1885.)  — 
Jean  CICOUX,  Causeries  sur  les  Artistes  de  mon 
Temps  (1885).  —  J.  BARBEY  D'AUREVILLY,  Les  CEuvres 
et  les  Hommes...  (1887).  —  Camille  LEMONNIER,  Les 
Peintres  de  la  Vie  (1888).  —  A.  ESTIGNARD,  G.  Courbet, 
sa  Vie  et  ses  CEuvres  (1897).  —  J.  BRETON,  La  Peinture 
(2'  éd.,  1904).  —  Julius  MEÎER-GRAEFE,  Corot  und  Courbet 
(1905).  —  Georges  GAZIER,  G.  Courbet  (1906).  —  M.  ROBIN, 
G.    Courbet    (1909). 

Il  faut  taire  une  place  à  part  dans  cette  énumération  à  la 
monographie  très  consciencieuse  et  abondamment  docu- 
mentée publiée  chez  Floury  en  1906,  par  G.  RIAT.  Si  la  mort 
prématurée  de  l'auteur  n'avait  malheureusement  empêché  la 
mise  au  Jour  du  catalogue  et  de  la  bibliographie  qui  devaien 
compléter  cette  étude,  on  pourrait  dire  que  grâce,  à  elle,  les 
historiens  ont  bien  peu  de  chance  de  découvrir  désormais 
un  renseignement  vraiment  utile  sur  la  vie  et  l'œuvre  de 
Courbet. 


COURBET  17 


L    —    COURBET    AU    CHIEN    NOIR 


Courbet  est  un  des  sujets  favoris  de  Courbet. 
On  le  lui  a  assez  souvent  reproché,  oubliant 
peut-être  qu'un  artiste  trouve  difficilement  un 
modèle  aussi  commode  et  mieux  connu  que 
lui-même. 

Mais,  ajoutait-on,  le  peintre  qui  a  enlaidi  à 
plaisir  tant  de  ses  contemporains  ne  manquait 
pas  de  se  mettre  «  en  frais  de  délicatesse  en 
faveur  de  sa  propre  figure  »  (Edm.  About  1857). 
Ici  encore,  l'artiste  n'est  pas  sans  excuse,  s'il  en 
faut  pour  les  chefs-d'œuvre  que  nous  a  valus 
cette  complaisance  un  peu  exclusive.  Tous  ceux 
qui  l'ont  connu  dans  sa  jeunesse  s'accordent  en 
effet  à    dire    qu'il    était  fort   beau. 

((  Il  avait  la  taille  haute  —  dit  Jules  Breton  — 
la  poitrine  large,  la  face  ferme  en  ses  plans 
simples,  légèrement  bronzée  et  éclairée  par  deux 
magnifiques  yeux  de  taureau.  Sa  chevelure 
était  luxuriante,  et  sa  barbe  ondulée  et  bien 
semée  laissait  voir  toute  la  grâce  d'une  bouche 
fine,  qui  relevait  volontiers  ses  coins  ironiques  et 
teintés  d'ombre;  ...tout  cela  avec  une  apparence  de 
rusticité  qui  lui  donnait  l'air  d'un  pâtre  chaldéen. 
Tel  Courbet.  Sa  marche  ondulait  dans  ce  balan- 
cement satisfait  des  beaux  campagnards,  la  tête 
toujours    un     peu     penchée     vers     le    sol     comme 

3 


18  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

pour  des  recherches  intéressant  le  flair;  car  il 
avait  plus  de  tempérament  que  d'intelligence, 
plus  de  sensualité  que  de  sentiment  poétique.  » 
(La     Peinture,     p.     181.) 

C'est  un  portrait  de  l'artiste  par  lui-même,  le 
COURBET  AU  Chien  noir,  peint  en  1842,  qui  lui 
valut  la  première  consécration  officielle.  Courbet, 
alors  âgé  de  23  ans,  s'était  représenté  dans  un 
paysage  de  sa  province,  à  l'entrée  de  la  grotte  de 
Plaisir-Fontaine,  en  compagnie  d'un  bel  épagneul, 
cadeau  d'un  de  ses  amis  et  qui  faisait,  dit-il  dans 
une    de   ses   lettres,   l'admiration   de  chacun. 

Le  portrait  fut  admis  par  le  jury  du  Salon  de 
1844,  et  malgré  l'échec  d'une  autre  toile,  ce  fut 
l'occasion  d'une  grande  joie  pour  l'artiste,  qui 
travaillait  depuis  quatre  ans  à  Paris,  sans  maître, 
à  sa  guise,  à  la  grande  inquiétude  des  siens. 
((  Je  suis  enfin  reçu  à  l'Exposition  —  leur  écrivit-il 
aussitôt  —  ce  qui  me  fait  le  plus  grand  plaisir.  Ce 
n'est  pas  le  tableau  que  j'aurais  le  plus  désiré 
qu'il  fût  reçu  ;  mais  c'est  égal,  c'est  tout  ce  que 
je  demande,  car  le  tableau  qu'ils  m'ont  refusé 
n'était  pas  fini...  Ils  m'ont  fait  l'honneur  de  me 
donner  une  fort  belle  place  à  l'Exposition;  ce  qui 
me  dédommage.  »  Et  il  explique  ailleurs  que  si 
son  tableau  eut  été  plus  grand,  il  aurait  certai- 
nement obtenu  une  médaille  :  u  c'eut  été  un 
début   magnifique  î  » 

Le  Courbet  au  Chien  noir,  qui  a  figuré  à  la 
Centennale  en  1900,  est  récemment  entré  au 
Petit  Palais  par  un    don   de    M"e  Juliette    Courbet. 


I 


COURBET  ^==:^=^===^=^=    19 


IL     —    LE    CUITARRERO 


L'année  suivante,  en  1845,  Courbet,  qui 
possédait  déjà  une  grande  puissance  de  travail 
et  une  remarquable  facilité,  présenta  cinq  toiles 
au  Salon.  Le  jury  retint  seulement  une  petite 
composition,  LE  CUITARRERO,  exécutée  en  une 
quinzaine  de  jours,  qui  a  passé,  il  y  a  quelques 
années,  de  la  collection  Faure  dans  la  galerie 
Bernheim  jeune,  où  elle  a  été  récemment 
vendue. 

L'artiste,  avec  son  optimisme  habituel,  se 
consola  vite  de  son  échec  et  s'empressa  d'apprendre 
à  sa  famille  qu'un  banquier  et  un  marchand  lui 
faisaient  des  offres  pour  le  Cuitarrero.  Mais  tandis 
qu'il  balançait  encore  à  demander  500  francs 
de  sa    toile,    les  acheteurs   s'étaient   déjà   éclipsés. 

On  reconnaîtra  sans  peine  les  traits  de  Courbet 
sous  l'accoutrement  romantique  de  son  person- 
nage. L'œuvre  est  très  typique  des  hésitations  de 
l'artiste   à   ses    débuts. 

Une  seule  chose  était  alors  certaine  pour  lui  : 
c'est  qu'il  ne  se  mettrait  pas  à  l'école  des 
peintres  officiels.  Il  ne  trouvait  plus  rien  à  leur 
demander      après       quelques     séances     de     modèle 


20  -   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

chez  le  baron  de  Steuben,  quelques  entretiens 
avec  Auguste  Hesse.  Il  trouvait  plus  de  profit  à 
copier  les  vieux  maîtres,  comme  Rembrandt, 
Franz  Hais,  Van  Dyck,  Velasquez,  ou  des 
modernes  plus  ou  moins  hardis,  comme  Céricault, 
Delacroix  et  même  Schnetz  ou  Robert-Fleury, 
qui  lui  servaient  de  guides  avant  qu'il  eût  trouvé 
lui-même   sa  propre   voie. 

Le  romantisme  d'assez  mauvais  aloi  qui  inspire 
cette  composition  se  retrouverait  dans  un  grand 
nombre  d' œuvres  du  peintre,  pendant  cette 
première  période.  A  ce  même  Salon,  avec  un 
portrait  de  sa  sceur  Juliette,  baptisée,  <(  pour  rire  », 
la  Baronne  de  M...,  il  avait  envoyé  notamment 
un  RÊVE  de  jeune  fille,  dont  on  s'imagine  faci- 
lement le  sentimentalisme  de  commande.  Peu 
auparavant,  en  1841,  il  s'était  peint  lui-même  la 
tête  entre  les  mains,  dans  une  toile  intitulée  le 
DÉSESPOIR.  Citons  encore,  parmi  les  titres  roman- 
tiques, des  RUINES  LE  LONG  D'UN  LAC  (1839),  un 
MOINE    DANS    UN    CLOÎTRE    (1840),    L'HOMME   DÉLIVRÉ 

DE  L'AMOUR  PAR  LA  MORT,  une  ODALISQUE  inspirée 
de  Victor  Hugo,  une  Lelia  empruntée  à  George 
Sand,  et  une  Nuit  de  Walpurgis  (1841)  tirée  du 
Faust  de  Goethe.  On  connaît  enfin  les  Amants 
DANS  LA  Campagne,  sentiments  du  jeune  âge, 
dont  deux  exemplaires  appartiennent  à  nos  collec- 
tions publiques.  L'un  d'eux  est  au  Musée  de  Lyon, 
l'autre  au  Petit  Palais  de  la  Ville  de  Paris,  où  il 
a   été  donné  par  M^e  Juliette   Courbet. 


-?- 


II.  —  Le  Guitarrero 


COLLECTION     PARTICULIÈRE 


PHOT.    DRUET 


COURBET  = ^3r=r=:r=rrr.=,:=rrr.-T.^     21 


III.  —LE    HAMAC 


Beaucoup  plus  personnelle  est  la  composition 
intitulée  LE   HAMAC,    que  nous  reproduisons  ici. 

Cette  oeuvre,  qui  est  datée  de  1844,  est  entrée 
dans  la  collection  du  prince  de  Wagram.  Comme 
elle  n'a  figuré,  sauf  erreur,  dans  aucune  exposition 
importante,  nous  ne  pouvons  en  rapprocher,  comme 
nous  le  ferons  pour  les  toiles  qui  suivent,  les  im- 
pressions  des   contemporains. 

Il  eut  été  intéressant  cependant  de  savoir  quel 
accueil  fut  fait  à  cette  figure  si  peu  conventionnelle, 
d'un  charme  un  peu  vulgaire,  mais  d'une  saveur 
naturaliste  déjà  fort  audacieuse,  dans  un  de  ces 
paysages  vigoureux  qui  suffiraient  à  faire  recon- 
naître  Courbet. 

Si  l'on  veut  juger  de  l'ardeur  avec  laquelle  le 
peintre  se  cherche  lui-même  à  cette  époque,  voir 
quelles  ressources  d'ambition  et  d'énergie  il  met 
en  œuvre,  on  relira,  d'après  l'ouvrage  de  Riat,  la 
lettre  qu'il  écrit  à  sa  famille  en  mars  1845  :  u  II 
faut,  dit-il,  que  Van  qui  vient  je  fasse  un  grand 
tableau    qui    ine    fasse   décidément    connaître    sous 


22  —  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

mon  vrai  jour,  car  je  veux  tout  ou  rien.  Tous 
ces  petits  tableaux-là  ne  sont  pas  seulement  ce  que 
je  peux  faire...  ;  je  veux  faire  de  la  grande  peinture. 
Ce  que  je  dis  là  n'est  pas...  de  la  présoinption  ; 
car  toutes  les  personnes  qui  m'approchent  et  qui 
se  connaissent  en  art  me  le  prédisent.  J'ai  fait, 
l'autre  jour,  une  tête  d'étude,  et,  lorsque  je  l'ai  fait 
voir  à  M.  Messe,  il  m'a  dit,  devant  tout  son  atelier, 
qu'il  y  avait  très  peu  de  maîtres,  à  Paris,  capables 
d'en  faire  une  pareille...  J'admets  qu'il  y  ait  de 
l'exagération  dans  ses  paroles.  Mais  ce  qu'il  y  a  de 
sûr,  c'est  qu'il  faut  qu'avant  cinq  ans  j'aie  un  nom 
dans    Paris  ». 

Pour  forcer  enfin  l'attention,  qui  tarde  au  gré  de 
son  impatience,  Courbet  envoya  au  Salon  de  1846 
huit  tableaux,  dont,  hélas,  sept  furent  refusés.  Le 
huitième  (vraisemblablement  son  propre  portrait 
du  Musée  de  Besançon)  fut  fort  mal  placé  :  <(  ils  l'ont 
perché  au  plafond,  si   bien   qu'on  ne  peut  le   voir». 

Devant  cet  échec,  Courbet  perd  un  moment  de  sa 
philosophie  sinon  de  sa  confiance.  Le  voici  du 
nombre  de  ceux  qui  crient  —  souvent  avec  raison  — 
contre  les  sévérités  du  jury.  «  Chacun  se  plaint  — 
dit-il  —  ...  c'est  une  vraie  loterie l  »  Il  y  a  contre  lui 
de  la  ((mauvaise  volonté»  et  les  juges  sont((  un  tas 
de  vieux  imbéciles  »  préoccupés  seulement  d'((  étouf- 
fer les  jeunes  gens  qui  pourraient  leur  passer  sur 
le   corps  ». 


c§^ 


COURBET ■— ■ ■ 23 


IV.  —  L'HOMME    A    LA    PIPE 


L'année  suivante,  en  1847,  nouveau  désastre. 
Trois  tableaux  présentés  au  Salon  sont  refusés  par 
le  jury. 

L'artiste  est  atterré.  II  a  beau  mépriser  ses  juges, 
leur  décision  est  pour  lui  grosse  de  conséquences  : 
((  pour  se  faire  connaître ,  il  faut  exposer,  et, 
malheureusement,  il  n'y  a  que  cette  exposition-là. 
Les  années  passées,  lorsque  j'avais  moins  ma 
manière  à  moi,  que  je  faisais  encore  un  peu  comme 
eux,  ils  me  recevaient  ;  mais  aujourd'hui  que  je 
suis  moi,   il  ne  faut  plus  que  je  l'espère.  )> 

Courbet  n'était  pas  seul  à  protester.  C'est  à  la  suite 
de  ce  même  Salon  que  Delacroix,  Decamps,  Dupré, 
Rousseau,  Daumier,  etc,,  se  réunissaient  chez  Barye 
pour  tenter  de  fonder  un  Salon  indépendant. 

Mais  la  révolution  de  1848  permit  de  constituer 
le  jury  sur  de  nouvelles  bases  et  les  trois  tableaux 
qu'on  venait  de  refuser  à  Courbet  purent  paraître 
dans  les  expositions  suivantes.  La  réputation  du 
peintre  ne  perdit  rien  à  ce  long  stage.  Remarqué 
dès  1848  par  Champfleury  et  Prosper  Haussard, 
l'artiste  fut  encouragé  dès  lors  par  un  petit  groupe 
d'admirateurs  qui  virent  en  lui  u  un  grand  peintre  ». 


Parmi  les  toiles   refusées  en   1847  se  trouvait  un 
petit  chef-d'œuvre,  l'Homme  a  la  Pipe,  qui  reparut 


24 -  ^    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

au  Salon  de  1850-51.  Mais  à  ce  dernier  Salon, 
Courbet  envoya  des  œuvres  bien  autrement  impor- 
tantes et  hardies.  La  critique  avait  trop  à  faire  avec 
l'Enterrement  pour  s'arrêter  longtemps  devant 
l'Homme  a  la  Pipe.  Ce  fut  pourtant,  pour  quelques- 
uns  des  juges  qui  partirent  en  guerre  contre  le  goût 
et  les  théories  de  Courbet,  l'occasion  de  rendre 
justice  à  son  u  faire  magistral  ». 

Ce  portrait  est  un  admirable  morceau  de  peinture, 
dit  Louis  Peisse.  11  est  traité,  ajoute  Delécluze,  avec 
un  rare  talent,  une  suavité  et  une  largeur  de 
pinceau  remarquables.  Vignon  dit  enfin  :  c'est  un 
diamant  de  modelé,  de  finesse  et  d'exécution... 

11  paraît  que  L'HOMME  A  LA  PiPE  faillit  être  acquis 
à  l'exposition  par  le  prince  président.  Mais  les  pour- 
parlers n'aboutirent  pas.  Courbet  écrivit  en  effet  à 
Bruyas,  qui  acheta  sa  toile  en  mai  1854  :  a  Je  suis 
enchanté  que  vous  ayez  mon  portrait.  11  a  enfin 
échappé  aux  barbares.  C'est  miraculeux,  car,  dans 
un  temps  bien  difficile,  j'ai  eu  le  courage  de  le 
refuser  à  Napoléon  pour  la  somme  de  deux  mille 
francs;  plus  tard  au  général  russe  Gortschakoff...  » 

L'amateur  Bruyas,  dont  nous  aurons  l'occasion 
de  reparler,  a  prêté  l'Homme  a  la  Pipe  à  diverses 
expositions  particulières  de  Courbet.  11  l'a  légué, 
avec  sa  collection,  au  Musée  de  Montpellier. 


IV.  —  L'Homme  a   la   Pipe 


«USÉE    DE    MONTPELLIER 


PHOT.    BULLOZ 


COURBET  25 


V.  —  L'HOMME  A  LA    CEINTURE 
DE    CUIR 

Au  Salon  de  1849,  par  une  heureuse  innovation 
due  à  Charles  Blanc,  alors  directeur  des  Beaux- 
Arts,  l'Institut  céda  la  place  à  un  jury  élu  par  les 
exposants  eux-mêmes.  Ce  fut  l'occasion  d'une  re- 
vanche pour  les  artistes  indépendants  et  notamment 
pour  Courbet,  qui  eut  sept  toiles  reçues  sur  sept 
envois. 

Il  avait  là  des  paysages,  le  curieux  portrait  du 
«philosophe»  Trapadoux,  un  des  prototypes  du 
Colline  de  Mûrger  (collection  H.  Rouart),  L' Après- 
Dîner  A  Ornans,  dont  nous  reparlerons,  et  l'ad- 
mirable portrait  de  Courbet  lui-même,  connu  sous 
le  nom  de  l'Homme  a  la  Ceinture  de  cuir,  qui 
fut  exposé  d'abord  sous  le  titre  bizarre  de  Portrait 
DE  L'Auteur,  étude  des   Vénitiens. 

Dans  cette  dernière  toile,  datée  de  1844  (?),  il  ne 
s'est  pas  représenté,  comme  il  l'a  fait  d'ordinaire, 
sous  ses  airs  de   bon   vivant,  à  la  vanité  joviale  et 


26  -   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

épanouie.  Nous  avons  ici  un  Courbet  élégant  et 
distingué,  d'une  autorité  tranquille,  noble  et  grave 
comme  un  Christ  de  Ribera.  Mais  c'est  un  Courbet 
assez  authentique,  que  nous  retrouvons  aussi  par- 
fois dans  les  descriptions  écrites  des  contemporains. 
«  Il  était  mince,  grand,  souple  —  dit  Burty  —  portant 
de  longs  cheveux  noirs  et  aussi  une  barbe  noire  et 
soyeuse.  On  ne  le  rencontrait  qu'escorté  d'amis, 
comme  on  raconte  que  sortaient  de  leurs  ateliers 
les  maîtres  italiens.  Ses  longs  yeux  langoureux, 
son  nez  droit,  son  front  bas  et  d'un  relief  superbe, 
ses  lèvres  saillantes,  moqueuses  aux  commissures 
comme  les  yeux  l'étaient  aux  angles,  ses  joues 
lisses  et  bombées  lui  donnaient  la  plus  étroite  res- 
semblance avec  ces  profils  de  rois  assyriens  qui 
terminent  des  corps  de  bœufs.  Son  accent  traînard 
et  mélodieux...  ajoutait  un  charme  paysannesque 
à  sa  parole  ou  très  caressante  ou  très  fine.  » 

C'est  seulement  en  1881,  quelques  années  après 
la  mort  de  l'artiste,  que  l'Etat  acquit  —  pour 
29,000  francs  —  cette  belle  toile.  Elle  a  traversé  le 
Luxembourg  pour  trouver  ensuite  au  Louvre  un 
asile  définitif.  Quoiqu'elle  ait  beaucoup  noirci,  elle 
compte  parmi  les  plus  beaux  portraits  d'artistes  qui 
remplissent  le  Salon  Denon. 


^<=> 


Courbet  a  la  Ceinture  de  cuir 


tlUSÉE     DU    LOUVRE 


PHOT.    BRAUN 


COURBET -^ =.-^^-^  27 


VL  —  L'APRÈS-DINER    A    ORNANS 


Exposée  à  ce  même  Salon  de  1849,  c'est  la  pre- 
mière en  date  des  grandes  œuvres  de  Courbet.  C'est 
aussi  la  première  qui  retint  réellement  l'attention 
du  public,  u  Personne,  hier,  ne  savait  son  nom  — 
écrivait  Champfleury — ;  aujourd'hui,  il  est  dans 
toutes  les  bouches.  Depuis  longtemps  on  n'a  vu 
succès  si  brusque.  Seul,  l'an  passé,  j'avais  dit  son 
nom  et  ses  qualités...  Aussi  m'est-il  permis  de 
fouetter  l'indolence  des  critiques  qui  s'inquiètent 
plus  des  hommes  acceptés  que  de  la  jeunesse  forte 
et  courageuse,  appelée  à  prendre  leur  place  et  à 
la    mieux    garder   peut-être...  » 

Il  s'en  fallait  d'ailleurs  de  beaucoup  que  tous  les 
critiques  aient  partagé  l'enthousiasme  de  Champ- 
fleury. Entre  autres  graves  défauts  pour  les  contem- 
porains, cette  toile  avait  celui  de  n'être  pas  un 
sujet,  ainsi  du  moins  qu'on  l'entendait  alors.  C'est 
une  scène  de  genre  sur  une  toile  de  cinq  pieds, 
disait  F.  de  Lagenevais  dans  la    Revue  des    Deux 


28 _-_^_ ^^    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Mondes .  M.  Ingres  regretta  de  ne  trouver  ni 
dessin  ni  composition  dans  une  œuvre  qui  témoi- 
gnait des  dons  les  plus  rares.  Delacroix  n'apporta 
guère  moins  de  réserves  dans  son  admiration.  Le  bon 
Gautier,  si  bienveillant  d'habitude  pour  tout  ce  qui 
témoignait  d'un  esprit  nouveau,  fit  effort  pour  louer 
Courbet,  mais  il  ne  comprenait  la  poésie  que  sertie 
de  formes  nobles  et  de  couleurs  rares. 

Tout  autre  est  le  programme  de  Courbet.  Autour 
de  la  table,  à  Ornans,  il  a  réuni  quelques  familiers. 
Le  père  Courbet  s'est  assoupi;  Adolphe  Marlet 
approche  de  sa  pipe  un  tison  enflammé;  le  boule- 
dogue dort  sur  une  chaise,  et  l'artiste  lui-même 
écoute  avec  recueillement  le  musicien  Promayet  qui 
fait  chanter  son  violon  dans  l'ombre. 

En  ne  sentant  pas  que  la  vie  de  tous  les  jours 
dégage  une  poésie  aussi  forte  et  plus  saine  que  les 
scènes  de  la  fable  et  de  l'histoire,  les  contemporains 
ont  sans  doute  poussé  Courbet  à  exagérer  sa  note 
pour  mieux  se  faire  comprendre.  Ils  ont  leur  part 
de  responsabilité  dans  cette  trivialité  voulue  qu'il 
affichera  parfois  dans  la  suite  pour  rajeunir  l'art  et 
le  pénétrer,  suivant  le  mot  de  Z.  Astruc,  d'une  natu- 
relle et  savoureuse  simplicité. 

L'Après-Dîner  valut  à  Courbet  une  médaille  de 
2^  classe.  Achetée  1.500  francs  par  l'Etat,  elle  fut 
envoyée  au  Musée  de  Lille.  Les  fonds  sombres  que 
Courbet  affectionnait  à  cette  époque  ont  encore 
poussé  au  noir  avec  le  temps. 


-^- 


COURBET  —  29 


VIL  —  LES    PAYSANS    DE    FLAGEY 


Le  Salon  de  1850-51  est  un  des  plus  importants 
dans  la  carrière  de  l'artiste.  Le  jury,  nommé  par 
les  artistes,  reçut  les  huit  toiles  qu'il  avait  envoyées, 
et,  parmi  celles-ci,  l'Homme  a  la  Pipe,  des  portraits 
de  Berlioz  et  de  l'apôtre  Jean  Journet,  les 
Paysans  de  Flacey  revenant  de  la  Foire,  les 
Casseurs  de  Pierres  et  l'Enterrement.  Devant 
un  pareil  ensemble,  il  n'était  pas  possible  de  rester 
indifférent.  De  part  et  d'autre  d'un  petit  groupe 
d'incertains,  les  amis  et  les  adversaires  de  Courbet 
prennent  désormais  position. 

Dans  son  pays  natal,  où  il  revient  sans  cesse  faire 
de  longs  séjours,  Courbet  s'est  arrêté  une  fois  de 
plus  devant  les  scènes  et  les  modèles  familiers. 
Parmi  les  paysans  qu'il  a  peints  a  leur  retour  vers 
Flagey,  à  l'issue  de  la  foire  de  Salins,  on  reconnaît 
le  père  Courbet,  à  cheval.  La  jeune  femme  qui  porte 
un  panier  sur  la  tète  est  une  voisine,  la  Josette, 
d'Arbon. 

Tandis  que  la  plupart  des  critiques  cherchaient  en 
vain  ce  que  le  peintre  avait  pu  trouver  d'intéressant 
dans  ce  spectacle  banal,  u  digne  seulement  du 
daguerréotype  »,  les  admirateurs  découvraient  dans 
la    toile  plus   de  pensées   que   Courbet,    espérons-le, 


30  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

n'avait  cherché  à  y  mettre.  Empruntons  quelques 
citations  à  Proudhon  pour  nous  replacer  dans 
l'atmosphère  intellectuelle  qui  sera  désormais  celle 
de  l'artiste.  «  Nous  sommes  loin  ici,  dit  le  philosophe, 
des  paysans  adonisés  de  L.  Robert,  plus  loin  encore 
peut-être  de  ces  fiers  républicains  que  Rembrandt 
et  Van  der  Helst  ont  représentés...  Ici  nulle  pose, 
nulle  flatterie,  pas  le  plus  léger  soupçon  d'une  figure 
idéale.  Tout  est  vrai,  saisi  sur  nature...  Mais  arrêtez- 
vous  un  instant  sur  ce  réalisme  aux  apparences 
vulgaires  et  vous  sentirez  bientôt  que  sous  cette 
vulgarité  se  cache  une  profondeur  d'observation  qui 
est,  selon  moi,  le  vrai  point  de  l'art.  »  Et  Proudhon 
de  prouver  cette  profondeur  d'observation  en  traçant 
le  portrait  physique  et  moral  de  chaque  personnage. 
<(  L'homme  au  cochon  —  dit-il  par  exemple  —  se 
définit  de  lui-même  par  son  accoutrement.  C'est  un 
petit  propriétaire  villageois  qui,  dès  le  printemps, 
songe  à  ses  provisions  d'hiver.  Il  a  fait  partie  de 
la  réquisition  de  dix-huit  à  vingt-cinq,  en  1793  et 
il  a  vu  le  Rhin  :  c'est  de  là  qu'il  aura  rapporté 
l'habitude  de  fumer...  Revenu  de  ses  campagnes,  il 
a  repris  la  vie  rustique...  Son  air  n'a  rien  du  tout 
de  martial...  Cependant  ne  vous  y  trompez  pas,  tel 
que  vous  le  voyez,  occupé  de  son  cochon,  serrant  sa 
pipe  entre  ses  dents,  le  bonhomme  a  des  opinions 
arrêtées,   etc.,   etc..   » 

Les  Paysans  ont  passé  par  la  galerie  Durand- 
Ruel.  Vendus  16.600  francs  en  1896,  dit  d'Estignard, 
ils  ont  repassé  récemment  en  vente  publique. 


COURBET  —  31 


VIII.  —  L'APOTRE    JEAN   JOURNET 

Je  viens  de  faire  «  le  portrait  historique  d'un 
homme  excentrique  de  notre  temps,  l'apôtre  Jean 
Journet  —  écrivait  Courbet  en  1850.  —  Ça  ressemble 
à  Marlborough  s'en  va-t-en  guerre.  Journet 
est  si  connu  dans  Paris  qu'il  faudra  mettre,  à  côté 
de  ce  tableau,   un  gendarme  pendant  l'exposition  ». 

Le  modèle  de  Courbet  était  un  ancien  carbonaro, 
qui  avait  d'abord  trouvé  refuge  en  Espagne,  s'était 
installé  ensuite  coinme  pharmacien  à  Limoux  et 
était  venu  enfin  conquérir  Paris  au  fouriérisme  et 
à  l'harmonie  universelle.  Sa  carrière  évangélique, 
un  moment  interrompue  par  un  séjour  forcé  à 
Bicêtre,  était  fertile  en  incidents  héroï-comiques  qui 
ont  fourni  plus  d'un  trait  aux  ouvrages  de  Schanne 
et  de  Mûrger. 

Nous  ne  savons  où  est  passé  son  portrait  peint  du 
Salon  de  1850,  mais  une  lithographie,  parue  chez 
Vion  à  cette  date,  en  conserve  le  souvenir.  Une 
complainte  qui  se  chantait  sur  l'air  de  Joseph 
rappelait  les  indignations  de  l'apôtre  dans  la  Baby- 
lone  moderne  : 

...  Qu'ai-je   vu   dans  cette  fange? 
Le  mélange 
De  mille  crimes  divers; 
Dans   ce   gouffre   de  misère, 

De  colère, 
J'ai  reconnu   les  enfers. 


32  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 


J'ai   VU  languir  la  richesse 

Dans  l'ivresse 
D'un   sacrilège  sommeil; 
J'ai  vu,   sublime  constance, 

L'indigence 
Attendre  en    vain   son   réveil. 

J'ai   vu  la  jeune  imprudente, 

Tendre  amante. 
S'abandonner  au  méchant; 
Et  j'ai  vu   dans  la   misère 

Cette  mère 
Nourrir  de  pleurs  son   enfant. 

J'ai  vu  cette  ange  déchue 

Dans  la  rue 
Prostituer  ses  appas; 
J'ai   vu  sa  gorge  si  pure 

La  pâture 
De  l'orgie   et  des  frimas. 

Peuple  enfin   lève  la  tête, 

Vois  la  fête, 
Aurore  de  ton  bonheur; 
Le  Seigneur  nous  est  propice 

Sa  justice 
Nous  devait  un   Rédempteur! 


,  II'  APOTRi  aiAN  40URNET 


Jean   Journet  (lithographie) 


CABISET     DES     ESTAMPES 


PHOT,    LEMARE 


COURBET 


^ 


IX.   —    LES    CASSEURS    DE    PIERRES 


Quand  il  fit  venir  dans  son  atelier  d'Ornans  le 
père  Cagey,  le  vieux  cantonnier,  pour  le  peindre  tel 
qu'il  l'avait  vu  un  jour,  en  novembre  1849,  sur  la 
route  du  château  de  Saint-Denis,  Courbet  ne  se  pro- 
posait sans  doute  pas  encore  de  <(  soulever  la  ques- 
tion sociale»,  comme  il  le  prétendit  plus  tard;  mais 
nous  savons  par  sa  correspondance  avec  Francis 
Wey  que  la  scène  ne  l'avait  pas  frappé  seulement 
par  ses  qualités  pittoresques.  <(  Là  est  un  vieillard 
de  70  ans,  courbé  sur  son  travail,  la  masse  en  l'air, 
les  chairs  hâlées  par  le  soleil,  sa  tête  à  l'ombre  d'un 
chapeau  de  paille;  son  pantalon  de  rude  étoffe  est 
tout  rapiécé  ;  puis,  dans  ses  sabots  fêlés,  des  bas, 
qui  furent  blancs,  laissent  voir  les  talons  :  ici,  c'est 
un  jeune  homme,  à  la  tête  poussiéreuse,  au  teint 
bis;  la  chemise,  dégoûtante  et  en  lambeaux,  lui 
laisse  voir  les  flancs  et  les  bras  ;  une  bretelle  en 
cuir  retient  les  restes  d'un  pantalon,  et  les  souliers 
de  cuir  boueux  rient  tristement  de  bien  des  côtés.  Le 
vieillard  est  à  genoux  ;  le  jeune  homme  est  derrière 
lui,  debout,  portant  un  panier  de  pierres  cassées. 
Hélas  I  dans  cet  état,  c'est  ainsi  qu'on  commence, 
c'est  ainsi  qu'on  finit  L..  Il  est  rare  —  terminait 
l'artiste  —  de  voir  une  expression  plus  complète  de 
la  misère,  n 

La  toile  n'en  fut  que  plus  dépaysée  au  Salon  de 
1850-51.   ((  Les  Casseurs  de  Pierres  —  dit  Claude 

5 


34  -    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Vignon  —  peuvent  dignement  soutenir  le  parallèle 
avec  les  Paysans  de  Flacey  pour  représenter  le 
plus  grossièrement  possible  ce  qu'il  y  a  de  plus  gros- 
sier et  de  plus  immonde.  Et  l'on  vient  nous  dire 
que  c'est  là  de  la  vérité  et  du  naturalisme  1  Nous 
n'admettons  pas  ces  principes.  Pour  nous  la  vérité 
ne  peut  jamais  être  triviale,  et  la  nature,  divin 
miroir  où  se  reflète  la  beauté  éternelle,  s'arrête 
toujours   oii   commence  l'ignoble  ». 

Plaçons  en  regard  de  cette  condamnation  le 
commentaire  plus  clairvoyant  de  Sabatier-Ungher  : 
((  Cette  peinture...  a  comme  une  saveur  âpre,  mais 
saine,  qui  doit  sembler  désagréable  à  des  palais 
énervés  :  cela  vous  a  un  goût  de  pain  bis  salé  tout 
à  fait  rustique...  C'est  d'un  naturalisme  impitoyable, 
mais  qui  n'a  rien  de  vulgaire,  car,  dans  le  choix  du 
sujet,  comme  dans  la  façon  de  peindre,  il  y  a  de  la 
rusticité,  mais  rien  de  bas,  et  si  les  types  semblent, 
à  force  d'accent,  friser  parfois  la  caricature,  ils 
demeurent  toujours  puissants,  et,  dans  aucun  coin 
de  l'œuvre,  vous  ne  verrez  la  moindre  mesquinerie  : 
ces  haillons  ont  beaucoup  d'ampleur.  » 

Partout  où  LES  Casseurs  de  Pierres  ont  figuré, 
à  Bruxelles  en  1851,  à  l'Exposition  Universelle  de 
1855,  à  l'Exposition  privée  de  1867,  ils  ont  gagné 
des  partisans  à  la  cause  de  Courbet.  Acquise  pour 
16.000  francs  en  1867,  par  Laurent  Richard,  tailleur, 
la  toile  a  passé  en  1904  de  la  collection  Binant  au 
Musée  de  Dresde,  au  nom  duquel  M.  von  Seidlitz 
en   offrit  50.000  francs. 


^ 


COURBET  —    .  35 


n 


X.    —   L'ENTERREMENT 


La  belle  humeur  de  Courbet,  ses  premiers  succès 
et  peut-être  un  peu  aussi  ses  vantardises  lui  avaient 
valu  à  Ornans  la  plus  grande  popularité.  Aussi  tout 
le  village,  peut-on  dire,  collabora-t-il  à  la  grande 
toile  de  l'Enterrement,  qu'il  entreprit  à  la  fin  de 
l'année  1849.  Si  la  scène  a  un  accent  incomparable 
de  vérité,  c'est  un  peu  parce  qu'aucun  modèle  d'ate- 
lier, aucun  vêtement  de  fantaisie  n'y  apportent  leur 
concours  factice.  Grâce  aux  lettres  de  Courbet  et 
aux  renseignements  recueillis  par  G.  Riat,  nous 
voyons  tout  Ornans  défiler  devant  le  chevalet  du 
peintre. 

La  fosse  est  ouverte  au  bas  de  la  roche  Founèche, 
devant  les  roches  du  Mont  et  du  Château.  De  gauche 
à  droite,  apparaissent,  portant  le  cercueil,  Alphonse 
Bon,  le  violoniste  Promayet,  Etienne  Nodier  et  le 
père  Crevot;  ils  sont  coiffés  des  larges  feutres  que  le 
chapelier  Alphonse  Cuenot  louait  pour  la  cérémonie. 
Le  curé,  M.  Bonnet,  suivi  du  vigneron  Colart,  en 
porte-croix,  et  du  sacristain  Gauchi,  a  consenti  à 
donner  quelques  séances  de  pose,  dans  ses  vête- 
ments sacerdotaux,  tout  en  discutant  morale  et 
philosophie  avec  l'artiste.  Derrière  le  père  Cassard, 
le  fossoyeur,  qui  a  mis  un  genou  en  terre,  on  voit 
les  deux  bedeaux  aux  nez  rubiconds,  le  vigneron 
Muselier  et   le  cordonnier   Pierre   Clément,  person- 


36   =_  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

nages  que  leurs  robes  rouges  et  leurs  toques  à  côtes 
ont  fait  prendre  souvent  pour  des  caricatures  de 
magistrats. 

Derrière  eux,  il  a  fallu  aussi  faire  place  aux  chan- 
tres :  «  On  est  venu  m 'avertir,  écrit  Courbet,  qu'ils 
étaient  vexés,  qu'il  n'y  avait  plus  qu'eux  de  l'église 
que  je  n'avais  pas  tirés.  Ils  se  plaignaient  vivement, 
disant  qu'ils  ne  m'avaient  jamais  fait  de  mal  et 
qu'ils  ne  méritaient  pas   un  affront  semblable  ». 

Parmi  l'assistance,  se  présentent  debout,  au  pre- 
mier plan,  Bertin,  la  figure  cachée  dans  un  mou- 
choir, puis  M.  Proudhon,  le  substitut,  cousin  du 
philosophe,  le  maire,  Prosper  Teste,  «  qui  pèse  400», 
et  enfin,  escortés  d'un  beau  braque  blanc  et  noir, 
<(  deux  vieux  de  la  révolution  de  93  avec  leurs 
habits  du  temps  ». 

Dans  le  fond  apparaissent  les  tètes  du  père  Courbet 
et  de  quelques  amis  dont  tous  les  noms  nous  sont 
connus. 

De  l'autre  côté,  séparées  des  hommes,  suivant  la 
coutume,  viennent  les  femmes  en  vêtements  de 
deuil.  On  remarquera  le  beau  groupe  des  trois  sœurs 
de  l'artiste,  Juliette  et  Zélie  entourant  Zoé  qui  san- 
glote dans  son   mouchoir. 

Hélas  I  les  critiques  du  Salon,  dont  nous  allons 
donner  quelques  extraits,  portèrent  un  coup  inat- 
tendu à  l'orgueil  de  ces  modèles  bénévoles.  Le 
scandale  fut  grand,  raconte  Champfleury,  et,  malgré 
les  efforts  de  l'artiste  et  de  ses  sceurs,  les  habitants 
d'Ornans  en  voulurent  longtemps  à  Courbet  de  les 
avoir  offerts  en  pâture  aux  moqueries  des  Parisiens. 


38  == L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

enseignes  de  débits  de  tabacs  et  de  ménagerie  par 
Vétrangeté  caraïbe  du  dessin  et  de  la  couleur.  » 

((  C'est  la  glorification  de  la  laideur  vulgaire  I  n 
dit  Clément  de  Ris.  «  C'est  à  dégoûter  d'être  enterré 
à  l'Ornus  (Ornans)  »,  s'écrie  Courtois.  «  C'est  une 
caricature  ignoble  et  impie  »,  déclare  Ph.  de  Chenne- 
vières. 

L.  de  Ceofroy,  L.  Peisse,  Fabien  Pillet,  Pr.  Haus- 
sard,  G.  Sand  sont  presque  aussi  sévères,  mais  on 
trouve  aussi,  parmi  ceux  que  déroute  l'esthétique 
de  Courbet,  des  critiques  que  le  talent  manifeste  du 
peintre  oblige  à  des  concessions  importantes. 

Delécluze,  par  exemple,  que  révoltent  les  deux 
bedeaux,  admire  profondément  les  femmes  en  pleurs 
du  groupe  de  droite  et  conclut  :  a  dans  cette  scène 
qui  pourrait  passer  pour  le  résultat  d'une  impression 
de  daguerréotype  mal  venue,  il  y  a  le  naturel  brut 
que  l'on  obtient  toujours  en  prenant  la  nature  sur 
le  fait...  Malgré  les  grossiers  défauts  qui  déparent 
le  grand  tableau  de  M.  Courbet,  cet  ouvrage  ren- 
ferme des  qualités  trop  solides  et  certaines  parties 
sont  trop  bien  peintes,  pour  que  l'on  croie  à  la  sau- 
vagerie et  à  l'ignorance  affectées  de  cet  artiste  ». 

Paul  Mantz,  enfin,  admet  L'ENTERREMENT  à  la  con- 
dition qu'il  ne  fasse  pas  école.  Il  doit  rester,  dit-il, 
«les  colonnes  d'Hercule  du  réalisme.  On  n'ira  plus 
au-delà,  et  ce  tableau...  demeurera  désormais,  pour 
ceux  qui  viendront,  comme  ces  bouées,  qui,  flottant 
au-dessus  des  abîmes,  conseillent  de  loin  aux  fré- 
gates perdues  de  chercher  un  chemin  plus  sûr.  » 


XI.  —  L'Enterrement  (tes  porteurs) 


JSÉE     DU     LOUVRE 


PHOT.    DRUET 


COURBET  39 


XIL—  L'ENTERREMENT    (Fin) 
LES     PARTISANS     DE     L'ARTISTE 

Le  groupe  des  amis  de  Courbet  donna  vigoureuse- 
ment la  réplique  aux  détracteurs  de  l'Enterrement. 
Champfleury  écrivit  plusieurs  articles  pour  défendre 
l'œuvre  figure  par  figure.  Moins  connu,  mais  peut- 
être  mieux  inspiré,  est  le  panégyrique  de  Sahathier- 
Ungher  dont  voici  quelques  extraits  : 

((  Depuis  le  Naufrage  de  la  Méduse,  rien  d'aussi 
fort...,  rien  d'aussi  original  surtout  n'avait  été  fait 
chez  nous...  »  Vous  dites  que  cette  peinture  est  tri- 
viale? Ce  qui  est  trivial  et  brutal,  c'est  notre  civili- 
sation, qui  appelle  au  culte  des  morts  des  hommes 
vulgaires.  Le  grotesque  ne  tient  pas  plus  de  place 
dans  la  toile  de  Courbet  que  dans  la  vie.  A  côté  de 
quelques  mercenaires,  indifférents  par  habitude,  ou 
de  quelques  assistants  distraits,  il  a  peint  la  dignité 
calme  du  prêtre  qui  remplit  un  sacerdoce,  la  douleur 
poignante  des  parents  et  des  amis...  On  a  ri  du  tri- 
corne, des  guêtres  et  des  bas  bleus  des  deux  vieux 
paysans.  Ces  costumes  démodés  leur  enlèvent-ils 
quelque  chose  de  leur  recueillement  ou  de  leur 
pitié,  exprimés  avec  autant  de  noblesse  que  de 
naïveté  et  de  bonhomie  ? 

Certaines  parties  sont  dignes  du  Titien  et  de  Zur- 
baran  par  la  sévérité  du  ton,  la  large  simplicité  du 
modelé,    la   fermeté   du    dessin,   la    gravité  des  atti- 


40  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

tudes...  Personne  aujourd'hui  ne  sait  mettre  plus 
d'unité  dans  la  niasse,  plus  d'homogénéité  dans 
l'ombre  et  la  lumière... 

<(  Ce  n'était  pas  chose  facile  que  de  donner  de  la 
dignité  et  du  style  à  tous  ces  costumes  modernes. 
Je  me  sers  à  dessein  de  ce  mot  de  style  :  je  ne  vois 
pas  un  détail  mesquin  ;  la  forme  est  toujours  ample, 
et  ce  qu'il  y  a  d'anguleux  et  d'étriqué  dans  nos 
vêtements...  est  habilement  perdu  dans  la  masse 
des  groupes,  noyé  dans  un  ton  sombre  et  har- 
monieux. Je  soutiens,  pour  ma  part,  que  loin 
d'être  tombé  dans  la  vulgarité  et  le  matérialisme, 
M.  Courbet  a  idéalisé  et  stylisé  son  sujet,  autant 
qu'il  était  possible... 

((  Vulgaire  ce  tableau  I  Mais  regardez  donc  ce 
paysage  rigide,  solennel  et  ce  ciel  lamentable,  d'oîi 
semble  sortir  une  harmonie  funéraire,  basse  mysté- 
rieuse de  ce  chant  lugubre  de  mort.  L'herbe  verdit 
tristement  sur  la  colline...  et  le  soleil  quittera  bientôt 
la  terre  oii  le  cadavre  va  descendre  et  qui  le  recou- 
vrira pour  jamais...  Et  l'image  du  crucifié  domine 
toute  cette  scène.  ...  Le  tableau  de  M.  Courbet  finira 
par  arriver  dans  quelque  galerie  dans  un  siècle  ou 
deux...  il  sera  classique  l  )) 

L'ENTERREMENT  n'a  pas  attendu  si  longtemps  pour 
trouver  la  place  qui  lui  était  due.  Refusé  à  l'Exposi- 
tion universelle  de  1855,  exposé  avenue  Montaigne 
la  même  année,  il  a  été  donné  par  M"^  Juliette 
Courbet,  en  1882,  au  Musée  du  Louvre,  où  il  est 
universellement  considéré  comme  une  des  œuvres 
maîtresses   de   notre  temps. 


COURBET  —  41 


XIII.  —  LES  DEMOISELLES  DE   VILLAGE 


Si  Courbet  n'avait  pas  été  fâché  de  tout  le 
vacarme  fait  autour  de  son  nom,  certaines  critiques 
cependant  lui  étaient  restées  sur  le  cœur.  Il  y  pen- 
sait plus  qu'il  n'aurait  dû  en  composant  les  Demoi- 
selles DE  Village,  qu'il  annonçait  en  ces  termes 
à  Champfleury,  avant  l'ouverture  du  Salon  de  1852: 
((  J'ai  dévoyé  mes  juges  ;  je  les  mets  sur  un 
terrain  nouveau  :  j'ai  fait  du  gracieux.  Tout  ce  qu'ils 
ont  pu  dire  jusqu'ici  ne  sert  à  rien...  » 

C'est  à  Courbet  qu'il  arriva  plus  d'une  fois  d'être 
«  dévoyé  »  par  ce  besoin  de  démontrer  qu'il  était 
capable  comme  un  autre  de  «  faire  du  gracieux  ». 
Il  réussit  quelquefois  ainsi  à  désarmer  la  critique, 
mais,  en  1852,  ces  demi-concessions  ne  lui  valurent 
qu'un  nouveau  concert  de  railleries. 

Le  paysage  parut  d'une  exécution  assez  forte,  mais 
désert,  sans  attrait,  a  entaché  de  matérialisme  ». 
Les  ((  demoiselles  »  (c'étaient  les  trois  sœurs  de  Cour- 
bet) furent  jugées  gauches,  vulgaires,  roides,  endi- 
manchées, en  un  mot  fort  disgracieuses.  Comme 
elles  ont  bien  fait,  disait-on  à  l'envi,  de  se  cacher 
dans  un  endroit  aussi  sauvage  J  M.  Courbet  est  bien 
malheureux  de  ne  pas  connaître  de  plus  jolies  jeunes 
filles  f  II  faut  lui  savoir  gré  de  n'en  avoir  pas  mis 
plus  de  trois  I 

6- 


42  -   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

«  Je  comprends  —  ajoute  la  Chronique  de  Paris 
—  que  l'on  traite  assez  mal  l'espèce  humaine,  mais 
qu'est-ce  que  les  chiens  lui  ont  fait?  Celui-là  est  un 
affreux  petit  bâtard...,  c'est  le  déshonneur  de  sa 
mère...  »  Encore  reconnaît-on  que  le  chien  est  bien 
peint.  Quant  aux  vaches,  on  s'accorde  (avec  raison 
d'ailleurs)  à  déclarer  qu'elles  paraissent  lilliputien- 
nes, de  carton,  à    l'usage  des   enfants. 

L'auteur  a  mérité  la  plaisanterie  —  reconnaît 
Alfred  Crùn  — par  sa  brutalité  de  montagnard  com- 
tois, son  audace,  son  orgueil  et  son  'mauvais  goût. 
Mais  ((  sous  les  violences  sincères  ou  affectées,  sous 
le  ridicule  et  les  gaucheries  plus  ou  moins  volon- 
taires, il  est  impossible  de  méconnaître  une  rare 
aptitude  à  saisir  et  à  rendre  la  nature.  »  Le  vallon 
«  est  d'une  fermeté  de  ton,  d'une  franchise  de 
lumière,  d'une  vérité  locale  que  l'on  pousserait 
difficilement  à  un  plus  haut  degré.  »  Les  vaches, 
enfin,  ne  paraissent  trop  petites  que  parce  que 
l'artiste  n'a  pas  rendu  suffisamment  intelligible 
leur  éloignement.  Un  détail  si  facile  à  corriger 
ne  justifie  pas   la   sévérité   de  la  critique. 

Les  Demoiselles  de  Village,  achetées  par  le  duc 
de  Morny,  ont  figuré  à  l'exposition  universelle  de 
1855  et  à  l'exposition  privée  de  1867.  Séquestrées  en 
1876  avec  les  œuvres  de  Courbet,  elles  furent  ren- 
dues non  sans  peine  à  la  duchesse  de  Morny.  Acqui- 
ses ensuite  par  M.  Durand-Ruel,  elles  ont  récemment 
passé   en  Amérique. 


COURBET  ===z:i===r===========^===========  43 


XIV.  —  ENVIRONS    D'ORNANS 


Nous  avons  déjà  entrevu  le  pays  natal  de  Courbet 
dans  le  décor  de  quelques-unes  de  ses  compositions. 
Mais  les  paysages  des  environs  d'Ornans  ont  fourni 
au  peintre  le  sujet  de  plusieurs  centaines  d'études 
ou  de  tableaux,  répartis  d'un  bout  à  l'autre  de  sa  car- 
rière artistique. 

Dans  cette  région,  où  il  ne  manquait  jamais  d'aller 
se  retremper  entre  deux  séjours  à  Paris  ou  deux 
voyages  à  l'étranger,  il  aimait  planter  son  chevalet 
devant  les  vallées  sauvages  de  la  Loue  ou  des  ruis- 
seaux du  Puits-Noir  et  de  Plaisir-Fontaine.  Dès  le 
collège,  sous  la  direction  du  père  Beau,  son  vieux 
professeur  de  dessin,  il  s'était  exercé  à  copier  leurs 
grottes,  leurs  cascades,  leurs  gorges  dénudées  ou 
boisées,  leurs  cirques  de  roches  imposantes,  et  l'on 
peut  dire  que  presque  chaque  année  de  sa  carrière 
vit  reparaître  des  paysages  inspirés  par  ces  sites 
familiers.    Rappelons,  parmi    les    plus    connus,    les 


44  — _— — .- L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Bords  de  la  Loue  des  Salons  de  1849,  1852  et 
1857,  le  Ruisseau  du  Puits-Noir,  de  1855  et  le 
Ruisseau  Couvert  de  1865  (au  Louvre). 

C'est  sans  doute  peu  après  1850  que  fut  peint  —  ou 
plutôt,  selon  sa  propre  expression,  que  fut  crépi  — 
un  des  plus  puissants  parmi  ces  paysages,  le  mas- 
sif de  rochers  reproduit  ci-contre  et  qui  a  figuré 
dans  la   collection    VoUard. 

11  est  assez  voisin  d'une  autre  toile  de  la  même 
époque,  la  Roche  de  dix  heures,  à  propos  de 
laquelle  Gautier,  peu  enclin  cependant  à  sympa- 
thiser avec  Courbet,  engageait  l'artiste  à  cultiver 
((  le  grand  paysagiste  »  qui  était  en  lui.  «  La  Roche 
de  dix  heures  —  ajoutait-il  en  1855  —  mérite  qu'on 
s'y  arrête.  Une  énorme  masse  de  grès,  d'un  ton 
argenté,  projette  sur  un  gazon  d'un  vert  vif  une 
ombre  noire  découpée  crûment.  Au-dessus  de  la 
roche,  brille,  à  travers  les  broussailles,  un  petit  bout 
de  ciel  bleu  :  il  y  a  là  un  bel  accent  de  vérité  et  une 
puissance  de  couleur  rare.  » 

11  faut  bien  avouer  que  tout  n'est  pas  du  même 
mérite  dans  cette  très  nombreuse  série  de  paysages 
des  environs  d'Ornans.  A  côté  de  quelques  œuvres 
de  premier  ordre  on  trouve  bien  des  répétitions  que 
l'abus  du  couteau  à  palette  rend  lourdes  et  opaques. 
Ajoutons  que  les  amateurs  se  méfient  avec  raison 
de  certaines  de  ces  toiles,  faites  de  pratique,  que 
l'artiste,  même  dans  ses  mauvais  jours,  n'auraitpas 
commises    et   qui    n'ont  de  Courbet    que    le   nom. 


C" 


COURBET  45 


XV.  —  LES     BAIGNEUSES 


Les  discussions  reprirent  de  plus  belle  au  Salon 
de  1853,  où  figurèrent  LES  BAIGNEUSES,  les  Lutteurs 

et  LA   FlLEUSE. 

La  première  de  ces  œuvres  fit  même  scandale. 
L'artiste  avait  eu  beau  voiler  d'un  linge,  sur  le 
conseil  de  ses  amis,  les  formes  débordantes  du 
personnage  principal,  on  déclara  la  décence  blessée 
autant  que  le  goût  par  cette  figure  si  peu  académique. 
On  raconte  que  Napoléon  III,  avant  l'ouverture  de 
l'Exposition,  effleura  la  toile  d'un  coup  de  cravache, 
dans  un  geste  de  mépris.  L'impératrice  ne  fut  pas 
moins  choquée.  On  venait  de  lui  faire  admettre  avec 
peine  que  les  percherons  de  Rosa  Bonheur,  dans  son 
Marché  aux  Chevaux,  ne  pouvaient  avoir  la  croupe 
élégante  des  coursiers  andalous.  a  Est-ce  aussi  une 
percheronne?»  demanda  l'impératrice  en  s'arrétant 
devant  la  Baigneuse  de  Courbet. 

Mérimée  mit  en  circulation  une  plaisanterie  qui 
n'eut  pas  moins  de  succès,  en  renvoyant  le  jugement 
de  la  toile  à  M.  Fleurant,  du  Malade  imaginaire, 
«  qui  n'avait  pas  accoutumé  de  parler  à  des  visages  ». 
Ajoutons  que  Courbet  venait  d'avoir  la  mauvaise 
inspiration  de  protester  assez  bruyamment  contre 
le  titre  d'élève  de  M.  Hesse  et  s'était  déclaré  «relève 
de   la   Nature  ».    On   peut  penser   de   quel   cœur  on 


46 L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

dauba  sur  cette  Nature  qui  donnait  de  si  mauvaises 
leçons. 

Cependant  Champfleury,  Proudhon  et  les  amis  de 
Courbet  ne  furent  pas  seuls  à  proclamer  le  talent  de 
l'auteur.  «C'est  un  vigoureux  artiste  que  ce  gaillard- 
là  l  »,  s'écria  le  peintre  Tassaert.  Et  Paul  Mantz,  tout 
en  adjurant  de  nouveau  Courbet  de  ne  pas  aller  plus 
loin,  le  louait  d'arrêter  par  sa  protestation  la  chute 
de  la  peinture  dans  l'académisme  néo-grec. 

((  Quelle  a  été  l'idée  du  peintre  en  exposant  cette 
surprenante  anatomie  ?  se  demande  d'abord  Gautier. 
—  A-t-il  voulu...  protester  à  sa  façon  contre  les  blancs 
mensonges  du  Paros  et  du  Pentélique  ?  Est-ce  en 
haine  de  la  Vénus  de  Milo  qu'il  a  fait  sortir  d'une  eau 
noire  ce  corps  crasseux?  n  Mais  l'écrivain,  malgré 
son  aversion  pour  cette  <(  créature  obèse,  à  la  graisse 
mal  distribuée,  »  avoue  que  cette  ((  monstrueuse 
figure  renferme  des  parties  très  fines  de  ton,  ferme- 
ment modelées.  L'eau  a  une  transparence  profonde, 
simplement  obtenue;  le  paysage  est  plein  d'air  et  de 
fraîcheur,  et  cette  toile  malencontreuse  prouve 
beaucoup  de  talent  fourvoyé  ». 

((  C'est  moins  une  femme  qu'un  tronc  de  chair,  un 
corps  en  grume  »,  dit  d'autre  part  Edmond  About. 
Mais  ce  même  About,  après  avoir  dénoncé  ce 
((scandale  de  nudité»,  convoque  la  postérité  a  venir 
plus  tard  admirer  au  Louvre  ce  morceau  de  résis- 
tance à  côté  des   Durer  et  des  Jordaens. 

Les  Baigneuses  ne  sont  pas  au  Louvre  ;  mais  elles 
ont  été  acquises  par  Bruyas,  prêtées  par  lui  à  diverses 
expositions  et  léguées  enfin  au  Musée  de  Montpellier. 


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XV.  —  Les   Baigneuses 


MUSEE     DE     MONTPELLIER 


PHOT.     BULLOZ 


COURBET  -  47 


XVI.  —  LES    LUTTEURS 


On  se  souvient  peut-être  d'une  certaine  Nuit 
CLASSIQUE  DE  Walpurgis,  peinte  par  Courbet  en  1841 
et  mentionnée  par  nous  à  sa  date.  Quand  le  rajeu- 
nissement des  jurys  permit  à  l'artiste  d'exposer  cette 
couvre,  au  Salon  de  1848,  elle  provoqua  cette 
exclamation  prophétique  de  Champfleury  :  «  Je 
le  dis  ici,  qu'on  s'en  souvienne  I  Celui-là,  l'inconnu 
qui  a  peint  cette  NUIT  sera   un  grand  peintre  ». 

L'occasion  ne  nous  manquera  pas  de  constater 
la  robuste  confiance  de  Courbet  en  son  talent,  et  il 
nous  y  a  autorisés  lui-même  en  se  proclamant  (dans 
une  inénarrable  conversation  avec  M.  de  Nieuwer- 
kerquej  «  l'homme  le  plus  orgueilleux  de  France  I  » 
Nous  devons  donc  noter  ici  que  malgré  l'éloge  de 
Champfleury,  le  premier  en  date,  croyons-nous,  qui 
ait  été  imprimé  sur  un  de  ses  tableaux,  l'artiste 
jugea  son  œuvre  avec  si  peu  d'indulgence,  qu'il  la 
barbouilla  un  jour  pour  peindre  sur  la  même  toile 
une   composition   nouvelle. 


48 L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Ce  sont  LES  LUTTEURS  (de  la  collection  Léon  Hirsch, 
à  Chenonceauxj,  qui  ont  pris  la  place  de  la  Nuit  de 
Walpurcis.  Ils  furent  exposés  juste  au-dessus  des 
Baigneuses  dans  cette  salle  des  Menus-Plaisirs  où 
le  Salon  (qui  se  tenait  précédemment  au  Louvre, 
puis  au  Palais-Royal),  venait  de  s'ouvrir  en  mai  1853. 

Cette  ceuvre  singulière  esta  consulter  si  l'on  veut 
savoir  combien  incertaine  encore  est  à  cette  époque 
la  doctrine  réaliste.  Le  couronnement  de  l'arc  de 
l'Etoile,  entrevu  au-dessus  de  la  barrière  de  l'Hippo- 
drome, nous  avertit  que  la  scène  se  prétend  moderne. 
Mais  devant  ce  décor  de  plein  air,  d'une  «  crudité 
insolente  )>,  brossé  à  la  diable,  et  relégué  au  dernier 
plan,  sur  un  terrain  de  convention  qui  supporte  mal 
le  poids  des  figures,  le  peintre  a  construit  deux 
académies  poussées  au  noir,  éclairées  par  un  jour 
factice  d'atelier.  Les  ombres,  lit-on  dans  l'Artiste, 
sont  d'un   ton   à  réjouir  les   marchands    de   cirage. 

Le  maître  se  révèle  d'ailleurs  par  de  magni- 
fiques coulées  de  pâte,  de  souples  modelés,  des  rac- 
courcis audacieux.  Mais  ces  qualités  ne  sauvèrent 
pas  l'ceuvre.  Delacroix,  fort  mal  disposé  pour  les 
Baigneuses,  trouve  dans  les  Lutteurs  le  même 
manque  d'accord  entre  les  figures  principales  et  le 
fond,  qui  les  tue  et  dont  il  faudrait  «  ôter  plus  de 
trois  pieds  tout  autour.  »  —  <(  Pourquoi  chercher 
l'ignoble  ?  »  s'écrie  Boyeldieu  d'Auvigny.  Tableau 
«repoussant»  dit  Horsin-Déon,  et  dont  la  présence 
au   Salon  ne  s'explique  pas  f 


XVI.  —  Les  Lutteurs 


COLLECTION     PARTICULIÈRE 


PMOT.    DRUET 


COURBET 4Q 


XVIL    —   LA    PILEUSE   ENDORMIE 


u  La  FiLEUSE  sauvera  V expositon  de  Courbet  », 
écrivait  Champfleury  à  Max  Buchon  avant  l'ouver- 
ture de  ce  même  Salon  de  1853.  L'œuvre,  en 
effet,  ne  rencontra  pas  la  même  hostilité  que  ses 
voisines,  et  tous  ceux  qui  restaient  sensibles  aux 
qualités  du  peintre  saisirent  cette  occasion  de  lui 
faire  des  connpliments  plus  ou  moins  mitigés. 

On  reconnaît  dans  cette  toile,  note  Delacroix 
dans  son  Journal,  la  vigueur  habituelle  de  l'ar- 
tiste et  ses  qualités  d'imitation.  Si  la  robe  et  le 
fauteuil  sont  lourds  et  sans  grâce,  le  rouet  et  la 
quenouille   sont  admirables. 

((  C'est  une  œuvre  sincère,  franche,  —  écrit 
H.  de  la  Madelène  —  qui  ne  peut  effaroucher 
personne  et  qui  charme  bien  des  gens...  Ce  n'est 
pas  une  coquette  que  cette  fille  et  elle  est  assez 
lourdement  fagotée  dans  son  gros  fichu  et  sa  robe 
à  fleurs  rouges,  mais,  grâces  â  Dieu,  ce  n'est  pas 
une  parisienne,  et  je  m'en  applaudis....  D'autres 
gens  se  plaindront  aussi,  sans  doute,  que  la 
FiLEUSE  ne  ressemble  pas  à  une  Grecque  ou  à  une 
Géorgienne.  Eh  l  mon  Dieu  I  nous  n'en  avons  que 
trop  de  ces  peintres  de  Grecques,    et  nous  sommes 


50 '  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

bien  heureux  que  quelqu'un  veuille  bien  nous 
peindre  les  paysannes  comme  le  bon  Dieu  les  a 
faites!  L'œil  se  repose  sur  cette  toile  et  s'y  arrête 
volontiers ,  comme  dans  la  vie,  lorsqu'on  quitte  des 
poseurs  ennuyeux  et  que  l'on  rencontre  un  person- 
nage  véridique    et    simple.    » 

Proudhon  se  réjouit  aussi  que  l'artiste  n'ait  repré- 
senté ni  une  déesse,  ni  une  grecque,  ni  une  poupée 
à  la  mode,  ni  une  bergère  de  Florian,  mais  une 
((  beauté  physiologique,  au  sang  riche,  à  la  vie 
puissante  et  calme  ».  Avec  force  développements 
philosophiques ,  il  admire  cette  «  magnifique 
créature...  Le  fil  est  tombé  de  sa  main.  On  croit 
entendre  sa  respiration  lente  à  la  place  du  bourdon- 
nement du  rouet.  Tous  les  jours  elle  se  lève  de 
grand  matin  ;  elle  se  couche  la  dernière...  C'est  aux 
instants  perdus  qu'elle  prend  sa  quenouille,  travail 
minuscule  dont  la  ténuité  et  le  petit  bruit  ne 
sauraient  tenir  éveillée  la  robuste  campagnarde. 
Comprenez-vous  maintenant  pourquoi  Courbet  a 
fait  de  sa  fileuse  une  franche  paysanne  ?  Sans  cela, 
elle  serait  à  contre-sens  ;  je  dis  plus,  elle  tomberait 
dans  l'indécence...  La  vérité  pouvait  seule  ici, 
écartant  toute  pensée  impure,  suggérer  à  la  fois  une 
idée  et  un  idéal,  hors  desquels  l'art,  réduit  à  l'arbi- 
traire et  à  l'insignifiance,   disparaît  ». 

La  Fileuse  a  souvent  reparu  en  public,  notam- 
ment à  l'exposition  universelle  de  1855  et  à  l'expo- 
sition privée  de  1867.  Elle  a  été  donnée  par  Bruyas 
au  Musée  de  Montpellier. 


COURBET  ^===========:=====^r=^===   51 


XVIIL    —    BAUDELAIRE 


Courbet  avait  le  portrait  u  de  commande  »  en 
horreur.  Les  femmes,  disait-il,  veulent  des  images 
où  il  n'y  ait  point  d'ombres  ;  les  hommes  veulent 
être  habillés  en  dimanche.  «  Gagner  de  l'argent  avec 
des  choses  comme  cela,  il  vaudrait  mieux  tourner 
une  roue;  au  moins  on  ne  ferait  pas  abdication  de 
sa  pensée.   » 

Il  ne  restait  qu'une  occcasion  honorable  de  peindre 
des  portraits,  c'était  de  prendre  pour  modèles  des 
amis,  et  des  amis  partageant  son  esthétique  réaliste. 
Par  malheur,  l'esthétique  des  amis  s'écroula  quand 
ils  furent  eux-mêmes  sur  la  sellette  et  ils  se  plai- 
gnirent de  leurs  portraits  comme  de  simples  bour- 
geois. «  Ils  n'étaient  pas  beaux,  s'écriait  le  pauvre 
Courbet,  je  ne  pouvais  pourtant  pas  les  faire  beaux  f» 

Parmi  les  mécontents  fut  Baudelaire,  que  repré- 
sente une  curieuse  toile  de  cette  époque,  entrée  au 
Musée  de  Montpellier  avec  la  collection  Bruyas.  La 
faute  est-elle  au  caprice  de  la  lumière,  qui  illumine 
violemment  le  front  du  poète,  s'accroche  sans 
respect  au  bout  de  son  nez  et  laisse  dans  la  pénombre 
ce  visage  mobile  et  changeant,  désespoir  de  tous 
les  peintres  ?  Est-ce  le  manque  d'apprêt  de  la  compo- 


52  —  -rr    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

sition,  qui  ne  satisfit  pas  le  modèle  ?  Toujours 
est-il  que  la   toile  lui  fit  un  plaisir  modéré. 

Charles  Baudelaire,  plus  jeune  de  deux  ans  que 
Courbet,  s'était  lié  de  bonne  heure  avec  lui.  On 
sait  que  le  poète  des  Fleurs  du  Mal  et  le  traduc- 
teur d'Edgar  Poë  était  aussi  à  l'occasion  un  critique 
d'art  très  écouté.  On  peut  dire  qu'il  se  montra 
partisan  de  Courbet  avant  même  de  le  connaître, 
car  il  terminait  ainsi  son  fameux  article  sur  le 
Salon  de  1845  :  u  Celui-là  sera  le  peintre,  le  vrai 
peintre,  qui  saura  arracher  à  la  vie  actuelle  son  côté 
épique  et  nous  faire  voir  et  comprendre,  avec  de  la 
couleur  et  du  dessin,  combien  nous  sommes  grands 
et  poétiques  dans  nos  cravates  et  nos  bottes  vernies. 
Puissent  les  vrais  chercheurs  nous  donner  l'année 
prochaine  cette  joie  singulière  de  célébrer  l'avè- 
nement du   neuf!  » 

Les  deux  jeunes  gens  furent  d'abord  très  liés. 
Courbet  donna  même  quelque  temps  l'hospitalité 
à  Baudelaire  dans  son  atelier.  Mais  ils  se  lassèrent 
bientôt  mutuellement  de  leurs  excentricités.  Le 
poète  ne  voulait-il  pas  obliger  son  ami  à  noter  toutes 
les  élucubrations  qui  lui  échappaient  dans  ses 
griseries  d'opium  ? 

Dès  l'exposition  de  1855,  Baudelaire,  rapprochant 
le  dessin  d'Ingres  de  celui  de  Courbet,  dans  une 
comparaison  qui  ne  manque  pas  d'imprévu,  distri- 
buait des  éloges  également  mêlés  d'ironie  au  tradi- 
tionnalisme  héroïque  du  premier  et  au  fanatisme 
naturaliste  du  second. 


COURBET  —  53 


XIX.  —    CHAMPFLEURY 


Un  peu  vlus  durable  fut  l'amitié  de  Champfleury 
dont  le  portrait, peint  vers  1853,  a  été  légué  au  Louvre 
en  1889.  Jules  Husson,  dit  Fleury,  ou  Champfleury, 
était  né  à  Laon  en  1821.  Il  avait  abandonné  sa  pro- 
fession de  commis  en  librairie  pour  se  consacrer 
aux  lettres.  Ses  romans  réalistes,  Chien-Caillou, 
Les  Bourgeois  de  Molinchart,  sont  souvent 
cités  et  quelquefois  lus.  On  utilise  aussi  parfois 
ses  travaux  historiques  sur  la  caricature  et  sur  la 
céramique. 

Les  premiers  tableaux  de  Courbet  n'eurent  pas 
de  défenseur  plus  ardent  que  Champfleury.  Mais  dès 
l'apparition  des  Baigneuses,  l'écrivain  témoigna 
de  quelque  inquiétude.  Elle  est  peu  visible  dans  ses 
articles,  car  il  n'en  continua  pas  moins  à  prendre 
en  public,  en  toute  occasion,  la  défense  de  Courbet. 
Mais  dans  ses  lettres  intimes,  il  accuse  souvent 
l'artiste  de  «perdre  la  piste  »,  de  s'épuiser  à  vouloir 
flatter  ou  étonner  la  galerie,  au  lieu  de  rester  le 
franc  et  solide  franc-comtois  que  promettaient  ses 
débuts. 

<(  Depuis  son  exposition ,  écrit-il  à  Max  Buchon 
en  1855,  il  n'a  rien  fait  que  courir  les  cafés,  prêcher, 
passer  les   nuits...   Je   déplore  son   manque  de  bon 


54  =    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

sens,  parce  que  j'aime  l'homme,  mais  les  conseils 
ne  peuvent  rien   sur  lui...  » 

...  (T  La  comédie  du  réalisme  m'irrite  —  avoue-t-il  au 
même  l'année  suivante.  J'en  suis  juste  à  la  position 
de  Courbet  comme  un  chat  qui  se  sauve,  traînant 
à  sa  queue  la  casserole  du  réalisme  que  des  polis- 
sons y  ont  attachée...  » 

L'excellent  historien  de  Courbet,  G.  Riat,  qui  a 
publié  toutes  ces  lettres  et  que  chagrine  cette  mésin- 
telligence, se  demande  s'il  n'y  aurait  pas,  dans  le 
cas  de  l'écrivain,  quelques  sentiments  mesquins  de 
jalousie.  Champfleury  est  pourtant  toujours  prêt  à 
l'éloge  dès  que  son  ami  lui  en  donne  l'occasion  : 
«  Je  suis  enchanté  que  Courbet  travaille  —  écrit-il 
en  1864.  Cet  attirail  de  campagne  lui  sera  bon  et 
plus  salutaire  que  les  brasseries  de  Paris.  La  cam- 
pagne doit  lui  faire  oublier,  je  l'espère,  le  rôle  de 
Sauveur  du  monde  par  la  peinture.  Il  est  peintre 
robuste,  excellent  peintre.  Qu'il  reste  donc  ce  que 
la  nature  l'a  créé  :  excellent  peintre  I  » 

La  brouille  fut  définitive  enfin  en  1867  :  <(  On  n'a 
pas  été  lié  avec  un  homme,  vivant  près  de  huit 
heures  par  jour  avec  lui,  sans  l'aimer  et  le  connaître. 
Quand  j'ai  perdu  Courbet  de  vue,  c'a  été  pour 
m'isoler,  réfléchir,  étudier,  travailler  et  tâcher  de 
m'améliorer.  Courbet  a  continué  sa  vie  de  noctam- 
bule.... Je  suis  arrivé  à  reconnaître  que,  doué  de 
qualités  considérables  de  peintre,  il  les  avait  laissées 
s'endormir  dans  la  bière...  »  Et  Champfleury  ter- 
mine par  cette  dure  conclusion  :  ((  J'en  arrive  à 
douter  de  l'équilibre  de  son  cerveau.  » 


XIX.  —  Champfleury 


MUSÉE  DU  LOUVRE 


PHOT.  KUHN 


COURBET 


55 


XX.    —    PROUDHON    ET    SA    FAMILLE 


Un  autre  écrivain  doit  figurer  dès  maintenant 
dans  la  galerie  des  amis  de  Courbet.  C'est  vers  1848 
que  le  peintre  se  lia  avec  Pierre-Paul  Proudhon,  son 
compatriote  (il  était  né  à  Besançon)  et  son  aîné  de 
dix  ans.  A  cette  date,  le  célèbre  théoricien  socialiste, 
élu  député  après  avoir  été  successivement  bouvier, 
garçon  de  cave,  employé  d'imprimerie  et  commis 
dans  une  entreprise  de  bateaux  remorqueurs,  avait 
déjà  publié  ses  ouvrages  fameux:  Qu'est-ce  que 
la  propriété  ?  (1840)  et  Solution  du  problème 
social  (1848).  Il  développa  certainement  les  aspi- 
rations démocratiques  de  Courbet  et  contribua  à  en 
faire  un  bruyant,  sinon  dangereux  révolutionnaire. 
Ce  qui  est  plus  regrettable,  c'est  qu'avec  sa  manie 
d'attribuer  un  rôle  moralisateur  à  chacun  des 
tableaux  du  peintre,  Proudhon  a  quelque  part  de 
responsabilité  dans  la  peinture  à  thèse  où  Courbet 
s'égara  quelquefois.  Nombreux  sont  à  notre  époque 
les  littérateurs  qui  nous  ont  privés  de  bonne  pein- 
ture ou  de  bonne  sculpture  en  voulant  transformer 
en  ((  penseurs  »  quelques-uns  de  nos  meilleurs 
ouvriers.  Quand  on  écrira  les  méfaits  de  ces  mau- 
vais conseillers,  il  faudra  peut-être  réserver  une 
petite  place  à  Proudhon. 


56  =   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Il  eut  bientôt  l'occasion  de  constater  que  ses  efforts 
n'avaient  pas  fait  de  Courbet  un  grand  logicien. 
En  1863,  nous  trouvons  les  deux  amis  collaborant 
à  une  philosophie  de  l'art.  «  C'est  à  crever  de  rire  — 
écrit  Courbet  avec  quelque  raison.  Je  suis  noyé 
dans  les  paperasses;  j'écris  tous  les  Jours  cinq  ou 
dix  pages  d'esthétique...  Nous  allons  enfin  avoir  un 
traité  de  l'art  moderne  arrêté,  et  la  voie,  indiquée  par 
moi,  correspondant  à  la  philosophie  proudhonienne.  » 

L'ouvrage  fut  publié  seulement  après  la  mort  de 
Proudhon,  sous  le  titre  Du  Principe  de  l'Art  et 
de  sa  destination  sociale.  Les  idées  de  Courbet 
ne  semblent  pas  y  avoir  pris  la  place  que  le  peintre 
espérait.  Le  philosophe  était  trop  peu  artiste  et 
l'artiste  trop  peu  philosophe  pour  ne  pas  s'exaspérer 
mutuellement  quand  ils  discutaient  ces  matières. 
Les  jugements  de  Proudhon  sur  Courbet  s'en  res- 
sentent parfois. 

Le  portrait  de  la  famille  Proudhon  a  une  histoire 
assez  compliquée.  Commencé  vers  1853,  repris  de 
mémoire  après  la  mort  du  philosophe,  il  a  été 
exposé,  tel  qu'il  est  figuré  ici,  au  Salon  de  1865. 
Mais  la  figure  de  M'"^  Proudhon,  placée  là  à  titre 
d'indication  provisoire,  en  attendant  une  séance  de 
pose  qui  n'eut  Jamais  lieu,  a  été  effacée  depuis. 
L'ensemble  fut  Jugé  d'ailleurs  pauvre  et  fade  et 
réunit  contre  lui  les  adversaires  de  l'artiste  et  ceux 
de  l'écrivain  socialiste.  Vendu  1.500  francs  en  1877, 
ce  portrait  a  été  donné  par  M''^  Juliette  Courbet  à 
la  Ville  de  Paris. 


COURBET 


57 


XXI.  —  ALFRED    BRUYAS 


Parmi  les  plus  actifs  partisans  de  Courbet,  Alfred 
Bruyas,  de  Montpellier  (1821-1876),  a  droit  à  une 
mention  spéciale.  A  Rome,  où  ses  parents  l'avaient 
envoyé  rétablir  sa  santé  délicate,  son  compatriote 
le  peintre  Cabanel  l'avait  mis  en  rapports  avec 
les  jeunes  artistes  de  la  villa  Médicis,  et  c'est  dans 
ce  milieu  sans  doute  que  se  décida  sa  vocation 
de  mécène.  Il  consacra  dès  lors  une  partie  de  sa 
fortune,  qui  était  belle,  à  former  une  collection 
d'œuvres  de  ses  contemporains.  Par  donation  (1868) 
et  par  testament  (1878),  148  peintures,  ainsi  réunies 
peu  à  peu  par  Bruyas,  ont  été  offertes  par  lui  au 
Musée  de  Montpellier.  On  peut  dire  que  toute  l'école 
française  de  ce  temps,  de  David  à  Millet,  en  passant 
par  Géricault,  Delacroix,  Ingres,  Tassaert,  Corot, 
Diaz,  Bonvin  et  autres,  est  représentée  dans  cet 
ensemble  très  éclectique. 

Courbet  y  tient  une  place  privilégiée,  puisqu'il  y 
figure  avec  treize  toiles,  dont  l'Homme  a  la  Pipe, 
LES  Baigneuses,  la  Pileuse,  Baudelaire,  la 
Rencontre.  Il  faut  citer  aussi  trois  portraits  de 
l'amateur,  car  c'était  un  de  ses  faibles  de  se  faire 
peindre  à  tout  propos. 

Champfleury,  qui  venait  d'accepter  son  hospitalité, 
publia  en  1857,  dans  la  Revue  des  deux  Mondes, 

V 


58  -^   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

au  grand  déplaisir  de  Courbet,  une  certaine  Histoire 
de  M.  T.,  dans  laquelle  les  initiés  n'eurent  pas  de 
peine  à  reconnaître  Bruyas  et  son  «  narcissisme.  » 
Le  mécène  était  portraituré  sur  le  vif  avec  sa  barbe 
et  ses  cheveux  blond  roux,  son  nez  mince,  ses 
orbites  creusées,  ses  yeux  bleus  voilés  et  son  teint 
opale.  Champfleury  louait  avec  malice  les  mains 
aristocratiques  au  petit  doigt  recourbé,  baguées 
d'une  intaille  précieuse,  et  dont  Bruyas  laissait 
volontiers  admirer  la  blancheur.  Il  est  discret, 
solitaire,  alangui,  ajoutait  l'écrivain  ;  il  y  a  en  lui 
de  la  jolie  femme  qui  s'ennuie,  du  mystique  et  du 
sensuel. 

Théophile  Silvestre,  qui  a  publié,  en  1876,  un 
catalogue,  riche  en  commentaires,  de  la  galerie 
Bruyas,  trace  de  l'amateur  une  silhouette  plus 
flatteuse.  S'il  a  souvent  fait  faire  son  portrait, 
expliquait-il,  c'est  qu'il  voulait  mettre  en  évidence, 
en  donnant  un  même  modèle  à  des  peintres  divers, 
ce  qu'il  y  avait  de  particulier  dans  la  facture  et  le 
tempérament   de   chacun    d'eux. 

C'est  ainsi,  dit-il,  que  Courbet  a  mis  dans  ses  trois 
toiles,  avec  toute  son  affection  pour  Bruyas,  un  peu 
de  sa  propre  vanité  et  de  sa  finauderie  paysanne. 
Mais  l'amateur  laissait  toute  liberté  à  ses  peintres. 
Dans  l'un  des  trois  portraits  de  lui  qu'a  signés 
Courbet,  il  est  représenté  la  main  sur  une  brochure 
intitulée  :  Etude  sur  l'art  moderne.  Solution. 
Alfred  Bruyas.  La  ((solution»  consistait  à  ouvrir 
libéralement  sa  galerie  à  tous  les  talents,  sans 
distinction   de  doctrine. 


XXI.  —  Alfred  Bruyas 


MUSÉE     DE     MONTPELLIER 


PHOT.     BULLOZ 


COURBET    ===^=^:======::r=============^====:===^:=,^=,^^    5Q 


XXII.  —  LA    RENCONTRE 


En  1854,  Courbet  fit  un  long  séjour  à  Montpellier 
chez  son  ami  Bruyas.  11  revenait  de  Francfort,  tout 
étourdi  encore  des  discussions  qu'il  y  avait  pro- 
voquées. Au  Casino,  écrivait-il  à  un  ami,  on  avait 
dij  afficher  un  écriteau  ainsi  conçu  :  Dans  ce 
cercle,  il  est  défendu  de  parler  des  tableaux 
de  M.  Courbet.  Chez  un  banquier,  un  soir,  les 
invités  avaient  trouvé  sous  leur  serviette  un  billet 
qui  déclarait  :  Ce  soir  on  ne  parlera  pas  de 
M.    Courbet. 

A  son  arrivée  à  Montpellier,  Courbet,  sac  au  dos, 
en  bras  de  chemise,  vêtu  d'un  pantalon  de  coutil 
bleu,  abandonna  la  vieille  diligence  à  caisse  jaune 
pour  cheminer  sur  la  route  poudreuse,  brûlée  par 
un  soleil  éclatant.  Bruyas,  qui  s'était  avancé  au 
devant  de  lui,  le  salua  de  la  casquette,  tandis  que 
son  fidèle  serviteur  Calas  s'inclinait  respectueu- 
sement et  que  le  chien  Breton  s'arrêtait  à  distance. 
Telle  est  la  rencontre  que  Courbet  peignit  bientôt 
à  la  demande  de  l'amateur  et  qui  devint  si  célèbre 
à  l'exposition  universelle  de  1855  sous  le  surnom 
de   Bonjour    monsieur    Courbet   ou   la    Fortune 

SALUANT   LE    GÉNIE. 

L'idée  un  peu  singulière  d'avoir  grandi  ce  simple 
incident  aux  proportions  d'un  grand  tableau  fut 
certainement  tout  ce  que  remarqua  le  grand  public. 


60  =    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Les  chroniques  des  petits  journaux  et  les  revues 
de  fin  d'année  y  trouvèrent  matière  à  d'inépuisables 
plaisanteries.  On  ne  s'abordait  dans  la  rue  qu'en 
disant  :  Bonjour  monsieur  Courbet  I  Les  quatrains 
et  les  chansons  circulèrent,  et  Banville,  dans  une 
de  ses  Odes  funambulesques,  promena  ses 
lecteurs   à    travers    une   nature  désolée  qui  disait  : 

Ami,  si  tu  me  vois  à  ce  point  triste  et  laide 

C'est   que  monsieur   Courbet  vient  de  passer  par  là, 

tandis  que  le  chœur  des  herbes  et  des  saules 
reprenait  : 

Bonjour  monsieur  Courbet!  Comment  vous  portez-vous? 

Les  plaisanteries  un  peu  calmées,  les  connaisseurs 
admirèrent  cependant  la  crânerie  des  trois  portraits, 
plantés  en  plein  ciel  et  surtout  l'intensité  de  la 
lumière  et  la  vérité  du  décor.  «  Courbet  —  dit 
Théophile  Silvestre  —  soi-disant  incapable  de  bien 
faire  tout  paysage  qui  ne  lui  serait  pas  familier, 
a  pourtant  peint,  très  bien  peint  celui  de  la  ren- 
contre, plein  des  difficultés  d'un  pays  inconnu, 
pour  lui  surtout,  accoutumé  à  la  fraîcheur  de  la 
franche-Comté  et  aux  ciels  variés  et  vaporeux 
du  Nord...  Cette  végétation,  roussie  par  les  vents, 
poudrée  par  le  roulage,  détachée  en  clair  par 
l'implacable  nitescence  de  l'azur,  lui  semblait  un 
renversement  d'harmonie...  quoi  de  plus  difficile 
à  rendre  que  ce  terrain,  presque  aussi  clair  que  le 
ciel,  que  cette  route  où  le  soleil  poudroie  et  où 
l'ombre  s'imprime...? » 


COURBET  . 61 


XXIII.  —  LES    CRIBLEUSES    DE    BLÉ 


Le  tableau  avait  été  ébauché  à  Ornans  à  la  fin  de 
l'année  1853.  Il  semble  que  l'artiste  ait  voulu  se 
dégager  brusquement  de  sa  technique  habituelle. 
Aux  fonds  noirs  qu'il  affectionnait  jusque  là  et 
dont  il  aimait  faire  surgir  avec  vigueur  les  lumières, 
il  a  substitué  les  tonalités  les  plus  claires.  Dans 
une  salle  ensoleillée,  où  les  rayons  se  jouent  sur 
la  muraille  fraîchement  recrépie,  il  a  jeté  à  terre 
un  grand  drap  blanc.  Des  sacs  de  toile  se  dressent, 
à  demi  pleins,  dans  un  coin.  Le  grain  répandu, 
l'osier  des  paniers,  le  cuivre  des  chaudrons  font 
chanter  leurs  notes  d'or.  Une  des  deux  femmes, 
assise,  trie  le  blé  dans  un  plat  de  faïence  ;  agenouillée, 
Zoé  Courbet,  la  sceur  de  l'artiste,  vêtue  d'une  robe 
rousse,  agite  le  crible  ;  un  jeune  garçon  entr'ouvre 
le  vantail  d'un  coffre.  L'ensemble  a  une  tonalité 
blonde  assez  imprévue. 

Malgré  la  banalité  voulue  de  la  composition,  le 
dessin  appuyé,  les  formes  délibérément  ordinaires, 


62  ^   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

la  toile  ne  provoqua  pas  cette  fois  l'indignation.  Elle 
fut  simplement  accueillie  avec  une  indulgence  un 
peu  protectrice. 

«  On  ne  saurait  refuser  à  M.  Courbet  —  dit  Ernest 
Gehaûer  —  7e  sentiment  exact  de  certaines  scènes. 
Les  Cribleuses  de  Blé  ont  un  caractère  de  vérité 
bien  senti,  mais  de  même  que  toute  vérité  n'est  pas 
bonne  à  dire,  toute  vérité  n'est  pas  bonne  à  peindre. 
Ces  Cribleuses  n'ont  rien  d'assez  remarquable 
pour  faire  oublier  le  prosaïsme  du  sujet.  » 

Théophile  Gautier,  qui  ne  demande  pourtant  qu'à 
encourager  les  jeunes  artistes,  n'est  encore  qu'à 
moitié  convaincu.  «  M.  Courbet  —  dit-il  —  a  parfois 
de  belles  localités  bien  simples,  bien  larges,  bien 
soutenues  d'un  bout  à  l'autre.  Malheureusement  il 
annihile  ses  qualités  par  un  parti-pris  funeste.  Les 
Cribleuses  de  Blé,  cependant,  nous  semblent 
indiquer  quelque  amélioration  :  la  petite  fille  en 
jupon  rouge  qui  soulève  le  van  a  une  certaine  grâce 
rustique;  elle  est  vraie  comme  un  portrait  et  non 
comme   une  caricature.  » 

Le  sage  Paul  Mantz  va  un  peu  plus  loin  dans 
l'admiration.  C'est  à  tort,  dit-il,  que  personne  ne 
parle  des  Cribleuses,  car  c'est  là  un  souvenir 
heureux  de  réalité  en  même  temps  qu'une  peinture 
ferme  et  savante. 

La  toile  reparut  à  diverses  expositions  régionales, 
notamment  à  Nantes  où  elle  fut  achetée  3.000  francs 
en  1861.  Elle  a  figuré  en  1900  à  la  Centennale  de 
l'Art  français. 


m  ° 


I 


COURBET 63 


XXIV.    —    LE     CHATEAU     D'ORNANS 

A  côté  des  Cribleuses  de  Blé,  de  la  Rencontre, 
acceptée  avec  peine  parce  qu'on  l'avait  jugée, 
raconte  Courbet  lui-même,  «  trop  personnelle  et  trop 
prétentieuse  »,  l'artiste  put  faire  figurer  à  l'exposition 
universelle  de  1855  une  certaine  Dame  Espagnole 
dont  il  avait  fait  la  connaissance  à  Lyon.  On  avait 
accepté  aussi  quelques  toiles  antérieures  comme  les 
Casseurs  de  Pierres,  les  Demoiselles  de  Village, 
LA  FlLEUSE,  deux  portraits  de  lui-même.  Il  avait 
exposé  enfin  trois  paysages  de  Franche-Comté  :  la 
Roche  de  dix  heures,  le  Ruisseau  du  Puits-Noir 
(à  ne  pas  confondre  avec  la  toile  du  Louvre  qui 
porte  à  tort  ce  titre),  et  le  Château  d'Ornans, 
reproduit  ici. 

Sous  ce  nom,  qui  a  intrigué  quelques  critiques,  on 
désignait  dans  son  pays  natal  le  groupe  de  maison- 
nettes bâties  au-dessus  du  bourg,  sur  l'emplacement 
de  l'ancien  château.  Perchées  sur  la  roche  grise, 
au-dessus  de  la  vallée  humide  et  verte,  elles  se 
détachent  dans  un  décor  d'une  ampleur  et  d'un 
calme  moins  exceptionnel  qu'on  ne  pourrait  le 
croire  dans  l'œuvre  de  l'artiste. 

Cette  toile,  gravée  par  Caujean  dans  la  Gazette 
des  Beaux-Arts  en  1878,  appartenait  alors  à  la 
collection  Laurent  Richard.  Elle  a  passé  depuis  en 
Amérique. 


64  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Malgré  l'importance  de  cet  ensemble,  il  s'en 
fallait  que  Courbet  fût  représenté  suivant  ses  désirs. 
Moins  libéral  que  le  jury  de  1850,  celui  de  1855 
refusa  l'Enterrement.  Il  écarta  aussi  une  nouvelle 
toile,  l'Atelier,  que  nous  allons  retrouver  bientôt. 
Il  faut  dire  que,  quelques  mois  auparavant,  l'artiste 
avait  saisi  une  bonne  occasion  de  mécontenter  les 
milieux  officiels.  Adoptons  sa  propre  version  d'après 
une  lettre  à  Bruyas,  publiée  dans  les  Archives 
historiques,  artistiques  et  littéraires  de 
1890-91. 

Par  l'entremise  de  Chenavard  et  de  Français, 
M.  de  Nieuwerkerque,  directeur  des  Beaux- Arts, 
avait  invité  Courbet  à  un  déjeuner  de  conciliation. 
Il  s'agissait  de  «  convertir  »  l'artiste  et  d'obtenir 
qu'il  ((  mît  de  l'eau  dans  son  vin.  »  On  lui  promettait 
en  revanche  une  belle  place  à  l'exposition  pour  tel 
grand  tableau  de  lui  qu'il  voudrait  bien  soumettre 
au  préalable  à  un  comité  officieux.  Courbet  répondit 
à  ces  avances  sur  un  ton  qui  mit  fin  aux  pourparlers. 
On  eut  beau  lui  faire  ressortir  les  égards  dus  au 
gouvernement,  <(  et  moi  aussi  —  s'écria-t-il —  je  suis 
un  gouvernement  I  »  Après  avoir  assuré  à  M.  le 
Directeur  qu'il  ne  lui  en  voulait  pas,  Courbet  pria 
ses  confrères  de  croire  qu'ils  étaient  deux  imbéciles. 
((  Ensuite,  conclut-il,  nous  allâmes  boire  de  la  bière.  » 

Nous  allons  voir  que  Courbet  ne  garda  pas  rancune 
en  effet  à  ses  interlocuteurs  de  leurs  témoignages 
plus  ou  inoins  heureux  de  bienveillance. 


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XXV.    —   L'ATELIER 

Peu  avant  l'ouverture  de  l'expcsition ,  au  début 
de  l'année  1855,  Courbet  se  souvint  tout  à  coup 
des  bonnes  dispositions  de  M.  de  Nieuwerkerque 
et  il  écrivit  à  son  ami  Français  une  longue  lettre 
très  pressante  pour  lui  demander  d'obtenir  du  gou- 
vernement  quelques  petites  faveurs.  Il  s'agissait 
notamment  d'avoir  droit  à  un  délai  supplémentaire 
de  quinze  jours  pour  l'envoi  de  la  grande  compo- 
sition qu'il  venait  d'entreprendre.  «  C'est  un  tableau 
de  la  dimension  de  l'Enterrement,  si  plus  ne  passe, 
avec  trente  personnages  grands  comme  nature. 
Enfin,  j'ai  perdu  trois  mois  par  maladies...  Tu 
voudrais  peut-être  savoir  le  sujet  de  mon  tableau: 
c'est  si  long  à  expliquer  que  je  veux  te  le  laisser 
deviner  quand  tu  le  verras  :  c'est  l'histoire  de  mon 
atelier,  ce  qui  s'y  passe  moralement  et  physique- 
ment. C'est  passablement  mystérieux;  devinera  qui 
pourra.  »  (Collection  d'autographes  d'artistes  con- 
servés à   la   bibliothèque  Doucet.J 

Le  titre  de  l'œuvre  n'apporta  pas  à  ce  mystère  de 
grands  éclaircissements  :    l'Atelier    du    peintre. 

ALLÉGORIE  RÉELLE  DÉTERMINANT  UNE  PHASE  DE 
SEPT  ANNÉES  DE  MA  VIE  ARTISTIQUE.  Il  faut  recOUrir 

aux  informations  et  aux  commentaires  de  G.  Riat 
pour  interpréter  toutes  les  intentions  qui  sa  cachent 
dans  cette  composition  singulière. 

Au  milieu  de  son  atelier,  l'artiste  peint  un  paysage 
de  Franche-Comté,  sous  l'œil  admirateur  d'un  petit 


66  ■ L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

berger  comtois  et  d'une  belle  femme  nue.  (C'est  l'Art 
personnel    et  réaliste  de  Courbet.) 

Dans  le  groupe  de  gauche,  un  braconnier  et  son 
chien  (la  Chasse)  regardent  avec  mépris  un  sombrero, 
une  guitare  et  un  poignard  (la  Poésie  romantique). 
Plus  loin,  une  tête  de  mort  sur  le  Journal  des 
Débats  symbolise  la  Presse,  tandis  que  la  Misère 
est  incarnée  dans  une  irlandaise  affalée  à  terre.  Un 
mannequin  lamentablement  lié  à  un  poteau  repré- 
sente l'Art  académique,  au  second  plan  le  vigneron 
Oudot  (le  Travail)  est  entouré  par  la  foule  des  exploi- 
teurs de  l'humanité  :  un  brocanteur  juif  (le  Com- 
merce), un  paillasse  (le  Théâtre),  un  prêtre  (la 
Religion  catholique),  une  prostituée  (la  Débauche). 
Avec  quelque  attention,  on  reconnaîtra  de  même  la 
Religion    hébraïque,    la  Mort,   le    Chômage,    etc.. 

A  droite,  les  amis  et  les  auxiliaires  de  l'artiste: 
quelques-uns,  anonymes,  comme  la  famille  du 
premier  plan  qui  incarne  les  Amateurs  mondains, 
ou  le  couple  qui  s'embrasse  près  du  chambranle  de 
la  fenêtre  (l'Amour  libre);  mais  on  reconnaît  aussi 
Baudelaire  (la  Poésie),  Champfleury  (la  Prose), 
Proudhon  (la  Philosophie  sociale),  Promayet  (la 
Musique),  Max  Buchon  (la  Poésie  réaliste)  et  Bruyas 
(le  Mécène  de  la  peinture  réaliste). 

Il  fallait  être  Courbet  pour  s'imaginer  que  l'on  pût 
s'appliquer  sérieusement  à  déchiffrer  cet  extraordi- 
naire logogriphe.  Malgré  les  qualités  de  premier 
ordre  de  sa  peinture,  l'Atelier  fut  refusé  à  l'expo- 
sition et  l'artiste  dut  chercher  un  autre  moyen  de 
faire  connaître  son  oeuvre  au  public. 


COURBET  —  67 


XXVL     —     L'ATELIER    (suite) 


Le  refus  de  l'Enterrement  et  de  l'Atelier  réveilla 
en  Courbet  un  désir  qui  le  hantait  depuis  longtemps, 
celui  d'organiser  une  exposition  particulière  de  ses 
œuvres.  Bruyas,  à  qui  il  réservait  dans  son  projet 
le  rôle  de  bailleur  de  fonds,  n'avait  témoigné  jusque 
là  qu'un  médiocre  enthousiasme.  Mais  Courbet  ne 
s'embarrassait  pas  de  si  peu.  Avec  une  sérénité  et  un 
optimisme  imperturbables,  il  annonça  à  Bruyas  qu'il 
n'avait  pu  résister  plus  longtemps  aux  instances  de 
ses  amis  et  que  l'exposition  privée  allait  avoir  lieu 
au  7  de  l'avenue  Montaigne  :  «  Cela  me  coûtera  10  ou 
12.000.  J'ai  déjà  le  terrain  avec  une  location  de 
2.000  pour  6  mois.  La  construction  me  coûtera  6  ou 
8.000.  Ce  qu'il  y  a  de  curieux,  cet  emplacement  est 
enclavé  dans  le  bâtiment  même  de  leur  exposition... 
J'ai  déjà  les  6.000  que  vous  m'avez  donnés.  Si 
vous  voulez  me  faire  une  reconnaissance  de  ce 
que  vous  me  devez  encore,  et  m'envoyer  les 
Baigneuses,  je  suis  sauvé;  je  gagne  100.000  francs 
d'un  seul  coup  ». 

Après  avoir  vécu  plusieurs  semaines  dans  la  fièvre 
et  dans  l'enthousiasme,  après  être  «  tombé  en 
extase    »    devant   son     monument,    Courbet    ouvrit 


68  —  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

enfin   les  portes    le    28    juin    1855.    Au    dessus     de 
l'entrée  s'étalait  l'inscription  suivante  : 

LE  RÉALISME 

G.     COURBET 

EXHIBITION     DE    40    TABLEAUX     DE     SON     ŒUVRE 
PRIX      D'ENTRÉE    :      I      FRANC 

Le  principe  d'une  exposition  particulière  à  côté  des 
Salons  parut  à  cette  heureuse  époque  une  étonnante 
nouveauté.  Gautier  s'étonna  de  voir  le  Réalisme 
installé  dans  une  baraque  et  Maxime  du  Camp  se 
déclara  choqué  de  voir  le  boniment  de  l'artiste  à 
la  quatrième  page  des  journaux  entre  les  dragées 
vermifuges  et  l'essence  de  salsepareille.  La  sagesse 
habituelle  de  Paul  Mantz  remit  les  choses  au  point  : 
le  peintre  était  dans  son  plein  droit  en  se  faisant 
connaître  à  ses  risques  et  périls,  puisque  le  jury 
lui  avait  refusé  une  ceuvre  «  sincèrement,  loyale- 
ment peinte   et  pleine   de  qualités   honorables,  n 

A  propos  de  ce  tableau  capital,  Delacroix,  que 
tout  éloignait  cependant  de  Courbet,  est  plus  expli- 
cite encore.  Il  n'aime  guère  l'ensemble  de  la  compo- 
sition et  il  reproche  au  paysage  qui  en  occupe  le 
centre  d'être  peint  aussi  vigoureusement  que  les 
personnages  qui  l'entourent.  Mais  il  n'a  pas  assez 
d'éloges  pour  la  figure  du  modèle,  un  des  plus 
beaux  nus  en  effet  qu'ait  peints  Courbet.  «  On  a 
refusé  là  —  conclut-il  dans  son  journal  —  un  des 
ouvrages  les  plus  singuliers  de  ce  temps,  mais  ce 
n'est  pas  un  gaillard  à  se  décourager  pour  si  peu.  n 


XXVI.  —  L'Atelier  (fragment) 


COLLECTION     PARTICULIÈRE 


PHOT.     DHUET 


COURBET 


69 


XXVII.    —    COURBET    AU    COL    RAYÉ 
(ÉTUDE    POUR    L'ATELIER) 

«  Cette  tête  d'étude  de  Courbet  par  Courbet,  pour 
un  tableau  de  Courbet,  est  un  des  meilleurs  mor- 
ceaux de  lui;  et,  sans  contredit,  encore  plus  fort 
que  L'HOMME  A  LA  PlPE,  autre  bon  Courbet.  Ce 
beau  profil  fut  peint  à  Montpellier,  chez  M.  Bruyas, 
au  moment  le  plus  heureux  de  la  carrière  du 
peintre,  encore  contenu,  mais  déjà  prêt  à  se  jeter 
à  corps  perdu   dans  toutes  les  absurdités... 

«  Que  ce  profil  est  bien  I  que  c'est  bien  là  Courbet, 
le  Courbet  d'alors,  le  vrai,  le  seul,  l'unique  f  Encore 
naïf,  tout  joyeux  de  tout,  surtout  d'être  Courbet; 
parfois  spirituel  sans  la  moindre  culture  d'esprit, 
presque  charmant,  même  en  son  égoïsme  et  ses  rodo- 
montades. Ah  I  qu'il  était  beau  et  bon  garçon  en  ses 
lourdeurs  naturelles  et  ses  malices  ensabotés  ; 
encore  tempérant,  non  de  langue,  mais  de  gosier, 
et  relativement  correct,  quoique  déjà  très  estami- 
netier,  très  noctambule,  trop  bruyant  et  rieur,  rieur 
à  se  tordre,  riant  de  rien,  riant  de  tout,  même 
à  la  procession,  riant  aux  éclats,  parfois  entendus 
de  la  grille  au  château  d'eau  du  Peyrou  et  d'un 
bord  à  l'autre   bord   de  l'Esplanade. 


70  =    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

«  C'était  une  physionomie  des  plus  attirantes, 
malgré  ce  front  bas,  ce  crâne  conique,  comme  moulé 
dans  la  calotte  d'Ingres  ou  dans  le  pétase  d'Ulysse. 
Oui,  ce  Courbet  d'alors,  si  finement  et  si  fermement 
modelé,  est  peint  comme  un  Vélasquez,  mais  avec 
cette  violente  coquetterie  du  Moi,  dont  certains 
détails  stupéfient...  Peut-être  Courbet  s'est-il  ainsi 
décolleté  en  attendant  la  Belle  Inconnue  brûlant 
pour  lui,  folle  de  ses  ouvrages,  par  lui  si  longtemps 
cherchée  dans  tout  Paris,  mais  n'ayant  jamais 
existé  que  dans  son  imagination,  et  par  la  charge 
d'un  de  ses  amis,   qui  mourait  de  rire. 

«  Quelles  bonnes  raisons  Courbet  n'avait-il  pas, 
d'ailleurs,  de  s'aimer  infiniment  plus  que  de  se 
connaître  ?  Sa  renommée  d'abord,  ensuite  son 
idée;  enfin  son  miroir  :  un  teint  blanc,  satiné  et 
légèrement  bistré,  encore  inaltéré  et  de  la  plus 
rare  finesse,  de  fort  aimables  traits,  entre  autres 
un  joli  nez,  des  yeux  de  velours,  l'oreille  petite..., 
enfin  une  chevelure  soyeuse,  noire  comme  l'aile 
du  corbeau...  Enfin,  ce  beau,  ce  mémorable  profil, 
c'est  Courbet,  l'ineffable  Courbet....  Sauf  quelques 
réserves  de  métier,  surtout  d'intelligence  et  de  goût, 
voilà  le  superlatif  de  ce  talent  présomptueux ,  si 
justement  vanté  en  maintes  choses  malgré  ses 
côtés    affligeants.   » 

Ce  malicieux  commentaire  de  Théophile  Silvestre 
ajoute  tant  de  vie  au  beau  portrait  de  la  collection 
Bruyas  qu'on  nous  pardonnera  sans  doute  de  l'avoir 
reproduit  ici  presque  in-extenso. 


^- 


XXVII.  —  Courbet  au  Col  rayé 


MUSÉE     DE    MONTPELLIEF 


PHOT.     BULLOZ 


COURBET  ================================^    71 


XXVIII.    —    L'ATELIER    (fin) 
LA    BAIGNEUSE    ENDORMIE 

Ce  qui  est  assez  singulier,  dans  la  manifestation 
de  1855,  c'est  que  l'artiste  se  défendait  lui-même 
contre  l'étiquette  qu'il  venait  d'arborer,  u  Le  titre 
de  réaliste,  —  disait-il  dans  la  préface  de  son  cata- 
logue, rédigée  avec  l'aide  de  Castagnary  —  m'a  été 
imposé  comme  on  a  imposé  aux  hommes  de  1830 
le  titre  de  romantiques.  Les  titres  en  aucun  temps 
n'ont  donné  une  idée  juste  des  choses;  s'il  en  était 
autrement,  les  œuvres  seraient  superflues.  »  Et 
quand  il  cherche  cependant  une  formule  pour  expli- 
quer ses  intentions,  voici  ce  qu'il  trouve  de  plus 
précis  :  «  Être  à  même  de  traduire  les  mœurs,  les 
idées,  l'aspect  de  mon  époque,  selon  mon  appré- 
ciation, être  non  seulement  un  peintre,  mais  encore 
un  homme,  en  un  mot  faire  de  l'art  vivant,  tel  est 
mon  but  ». 

La  saine  doctrine  qui  est  au  fond  de  ce  manifeste 
y  prenait  une  forme  trop  confuse  pour  ne  pas  renou- 


72  -    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

vêler  l'éternel  malentendu  (il  dure  encore)  entre 
partisans  et  adversaires  du  réalisme.  Les  discussions, 
le  jour  du  vernissage,  furent,  au  dire  des  témoins, 
un  des  spectacles  les  plus  comiques  auxquels  il  fut 
donné  d'assister  :  classiques  et  modernes,  bohèmes 
et  bourgeois,  après  s'être  toisés  d'abord  en  silence 
avaient  peu  à  peu  haussé  la  dispute  à  un  tel  dia- 
pason que  Champfleury  —  il  en  avait  pourtant 
entendu  bien  d'autres  —  rentra  chez  lui  fourbu  et 
H  ne  comprenant  plus  rien  aux  arts.   » 

Les  lendemains  furent  moins  gais  :  les  visiteurs 
se  faisaient  de  plus  en  plus  rares  et,  malgré  l'abais- 
sement du  prix  d'entrée  à  50  centimes,  le  Réalisme 
ne  faisait  plus  recette.  Le  pauvre  Courbet  était  loin 
des   100.000  francs   qu'il  s'était  promis. 


Ne  quittons  pas  l'exposition  de  1855  sans  rappro- 
cher du  beau  nu  de  l'Atelier  une  étude  qui  mérite 
de  lui  être  comparée  par  sa  liberté  magistrale,  par 
l'heureuse  souplesse,  la  fraîcheur  éclatante  de 
certains  modelés.  (Récemment  dans  la  galerie 
Bernheim  jeune.)  Il  n'est  pas  certain  qu'elle  ait 
figuré  à  côté  de  la  grande  toile  à  l'Exhibition 
de  l'avenue  Montaigne,  car  les  innombrables 
Baigneuses  et  Dormeuses  de  Courbet  ne  sont  pas 
faciles  aujourd'hui  à  identifier,  mais  il  est  évident 
qu'elle  date  de  la  même  période  et  qu'elle  est  peinte 
d'après  le  même  modèle. 


XXVIII    —  Baigneuse  (étude) 


COLLECTION     PARTICULIÈRE 


PHOT.     DRUET 


COURBET 


73 


XXIX.      —     M^"«     MARIE     CROCQ 

Quand  Courbet  reparut  devant  le  public  en  1857, 
il  avait  du  moins  acquis  la  réputation  d'un  ouvrier 
incomparable.  Mais  les  critiques  semblèrent  s'être 
donné  le  mot  pour  lui  interdire  de  plus  hautes 
ambitions. 

u  Pour  M.  Courbet  —  dit  Georges  Niel  —  la  vie 
est  toute  matérielle  ;  il  voit  l'enveloppe  et  non 
l'âme.   » 

((  Si  l'habileté  matérielle  suffisait  en  art  —  écrit 
Maxime  du  Camp  —  M.  Courbet  ne  mériterait  que 
des  éloges,  car  il  peint  matériellement  comme 
depuis  longtemps  on  ne  peint  plus  en  France... 
Chez  lui,  la  main  est  d'une  inconcevable  habileté, 
mais  l'âme  manque  absolument...  Quels  que  soient 
ses    sujets,    c'est    toujours    de    la    nature    morte.    » 

u  Sa  brosse  est  vigoureuse,  sa  couleur  solide, 
son  relief  quelquefois  surprenant...  —  reconnaît 
Castagnary,  qui  allait  bientôt  devenir  l'admirateur 
le  plus  dévoué  du  peintre;  —  il  rend  bien,  en  un 
mot,   ce  qui  se  voit.   Mais  il  ne  va  pas  au-delà...   » 

Plus  sévère  encore,  W.  Flauer  déclare  :  u  M.  Cour- 
bet n'est  pas  plus  un  peintre  que  celui  qui  sert  les 
maçons  n'est  un  architecte.  On  lui  a  reconnu  une 
truelle  distinguée  et  je  conviens  volontiers  que  sa 
peinture  est  gâchée  serré.  Mais  ce  n'est  pas  même 
la  moitié  de  l'exécution,  et  l'exécution  toute  entière 
ne  fait  pas    encore    un   artiste   ». 

«  ...S'il  peint   une   tête,    dit   Zacharie  Astruc,    on 


74  =    L'ART  DE  NOTRE   TEMPS 

prend  le  nez  du  doigt,  on  peut  jouer  avec  le 
modelé  du  visage...  Ses  peintures  sont  des  monu- 
ments bien  bâtis...  »  Mais  il  y  a  du  laisser-aller 
et  de    l'incurie   dans  la    conception    de   l'ensemble. 

About,  enfin,  consacre  à  la  technique  de  Courbet 
une  étude  des  plus  intéressantes,  fort  longue 
d'ailleurs  et  qui  mériterait  mieux  que  le  résumé 
auquel  il  faut  se  borner  ici.  Courbet,  déclare  l'écri- 
vain, «  se  jette  sur  la  nature  comme  un  glouton;  il 
happe  les  gros  morceaux,  et  les  avale  sans  mâcher, 
avec  un  appétit  d'autruche.  Il  saisit  la  nature  non 
par  les  côtés  les  plus  intimes,  mais  par  les  plus 
apparents...  Sa  théorie  pourrait  se  formuler  ainsi: 
tous  les  objets  sont  égaux  devant  la  peinture.  En 
vertu  de  ce  principe,  il  fait  non  des  tableaux, 
mais  des  études..  Franc,  loyal,  puissant,  solide, 
M.  Courbet  est  entré  plus  avant  qu'aucun  de  ses 
contemporains  dans  l'énergie  de  l'énoncé.  Ses 
tableaux  ont  le  sublime  du  trompe-l'ceil  ;  mais 
comme  il  reste,  malgré  tout  son  talent,  un  dessi- 
nateur fort  ordinaire,  il  passe,  à  son  insu,  à  côté 
de  toutes  les    délicatesses    de   l'art   ». 

En  regard  de  ces  jugements,  plaçons  une  œuvre 
de  cette  date  (1857),  qui  semble  une  des  plus 
magistrales  par  son  exécution  vibrante  et  forte, 
le  portrait  de  M"'^  Marie  Crocq.  L'histoire  de  cette 
toile  est  d'ailleurs  mal  connue.  Nous  croyons 
qu'elle  a  figuré  en  1867,  sous  le  nom  de  M'"^  M...  C... 
dans  l'exposition  privée  de  l'artiste.  Elle  a  quitté 
récemment  pour  Bruxelles  la  galerie  de  M.  Durand- 
Ruel. 


fW^?W»' —       ' .  "■v'm'-  ii^.jL,iji^  Il ,_j.<ffljBi,,^ .^jjiu .,,..,,  .i,,o,,  .pwj 


XXIX.  —  M"'  Marie  Crocq 


COLLECTION    PARTICULIÈRE 


PHOT.     DURAND-RUEL 


COURBET  —  75 


XXX.  —  LES  DEMOISELLES  DE  LA  SEINE 

C'est  dans  les  parages  de  Bougival  que  nous 
transporte  ce  tableau,  et  c'est  cependant  à  Ornans, 
où  l'artiste  oubliait  les  soucis  de  l'Exhibition,  que 
furent  ébauchées  en  1856  les  Demoiselles  du 
BORD  DE  LA  SEINE.  La  toile  fut  terminée  à  Paris 
et   exposée   au    Salon   de  l'année   suivante. 

Si  nous  pouvions  suivre  Proudhon,  nous  ferions 
avec  lui  dans  ce  tableau  bien  des  découvertes 
sociales,  morales  et  psychologiques  :  nous  y  lirions 
la  condamnation  du  second  empire  ;  nous  recon- 
naîtrions dans  la  belle  brune  du  premier  plan 
une  Phèdre  qui  rêve  d'Hippolyte,  une  créature 
aux  passions  tantôt  concentrées,  tantôt  bondis- 
santes, jamais  assouvies,  un  vampire l  Nous  serions 
tentés  d'éteindre  au  prix  de  tout  notre  sang 
l'incendie  qui  la  consumel  Nous  fuirions  alors 
pour  éviter  la  métamorphose  dont  nous  menace 
cette  Circé.  Nous  verrions  ensuite  dans  son  amie 
aux  blonds  cheveux  une  froide  ambitieuse,  experte 
à  acquérir  de  bons  titres  de  rente  et  à  faire 
fructifier  de  solides  valeurs...  Mais  il  faudrait 
tripler  l'étendue  de  cette  notice  pour  dire  tout  ce 
que  Proudhon  lisait  couramment  dans  ce  vigou- 
reux morceau   de  peinture. 

Le  commentaire  de  Maxime  du  Camp  serre  le 
tableau  de  plus  près.  <(  Les  Demoiselles...  —  dit-il 
—  sont  deux  créatures  qui,  sans  doute,  sont 
sorties   le   matin   même   de   la    rue  de  Lourcine   et 


76  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

qui,  dans  huit  jours,  y  retourneront.  Elles  sont 
vautrées  sur  l'herbe,  près  de  la  rivière.  L'une, 
appuyée  contre  un  arbre,  dort  en  soutenant  sa 
tête  avachie  sur  un  gros  bras  mollasse;  l'autre, 
couchée  aplatie  sur  le  ventre...  montre  au  spectateur 
un  visage  verdâtre  et  malsain,  troué  de  deux  yeux 
impudents...  Ces  deux  espèces,  d'un  dessin  plus  que 
douteux,  apparaissent  comme  un  paquet  d'étoffes, 
très  réussies  du  reste,  d'où  sortent  des  bras  et 
des  têtes;  le  corps  est  absent...,  c'est  un  ballon 
dégonflé.  Le  bras  de  la  femme  couchée,  le  châle 
qui  recouvrent  les  parties  absentes  de  son  corps 
sont  des  chefs-d' oeuvre  d'adresse  et  prouvent  que 
si  M.  Courbet  n'avait  pas  de  parti-pris,  il  pourrait 
devenir  un  peintre  sérieux.  Pour  établir  une 
agréable  harmonie  avec  ses  premiers  plans  ver- 
dâtres,  M.  Courbet  a  peint  la  Seine  en  bleui  La 
Seine  azurée f  aux  bourbeux  environs  de  Paris I 
O   réalisme,    voilà    de    tes   coups  f   » 

Nous  pouvons  abréger  las  apostrophes  tradi- 
tionnelles de  ceux  qu'indigne  le  nouveau  «  défi  » 
de  l'artiste,  et  les  lamentations  de  ceux  qui 
s'apitoient  sur  son  talent  dévoyé.  Un  discours  de 
Pould ,  ministre  d'état,  prononcé  à  l'issue  du 
Salon,  exprime  avec  plus  d'autorité  la  tristesse 
officielle  :  «  L'art  —  disait-il  —  est  bien  près  de  se 
perdre  lorsque,  abandonnant  les  pures  et  hautes 
régions  du  beau  et  les  voies  traditionnelles  des 
grands  maîtres  pour  suivre  les  enseignements  de 
la  nouvelle  école  du  réalisme,  il  ne  cherche  plus 
qu'une  imitation  servile  de  ce  que  la  nature  offre 
de   moins  poétique    et   de   moins   élevé...  n 


rc—^  -  -  '_  \r- 


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COURBET  —   7r 


XXXL    —    CHIENS    ET    LIÈVRE 


Au  Salon  de  1857,  Courbet  avait  aussi,  outre  un 
paysage  et  deux  portraits,  deux  scènes  de  chasse, 
les  premières  exposées  d'une  série  qu'il  ne  cessa 
d'enrichir  dans  la  suite. 

La  Biche  forcée  a  la  Neige  (Collection  de 
M.  le  comte  Douville-Maillefeu J  a  été  souvent 
reproduite.  Sur  la  vaste  étendue  blanche  que  tra- 
versent des  broussailles  couleur  de  rouille,  la  bête, 
d'un  pelage  magnifique ,  est  venue  mourir  au 
premier  plan.  Il  est  fâcheux  que  du  lointain  accou- 
rent cinq  chiens  assez  ridicules  de  forme,  de  couleur 
et  de  inouvement.  On  ne  peut  vraiment  en  vouloir 
aux  critiques  de  ne  pas  leur  avoir  fait  grâce. 

La  Curée  du  Chevreuil,  dite  aussi  Chasse  au 
Chevreuil  dans  les  Forêts  du  Grand  Jura,  fut 
au  contraire  justement  admirée.  La  toile,  vendue 
8,000  francs  à  M.  Vanisack,  d'Anvers,  puis,  cédée 
à  M.  Luquet,  fut  revendue  par  ce  dernier,  en  1866, 
pour  25,000  francs  à  l'Alston-Club  de  Boston.  A  en 
juger  d'après  les  lithographies  de  Célestin  Nanteuil 
et  d'Emile  Vernier,  il  semble  bien  que  ce  soit  un 
des  chefs-d'œuvre  du  peintre.  ^ 


78  =   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Sous  une  haute  futaie  de  sapins,  le  chevreuil  est 
suspendu  par  la  patte  à  un  arbre.  La  délicatesse  du 
pelage,  le  poids  magnifique  du  corps  en  font  une 
admirable  nature  morte.  Debout,  en  blouse,  large 
d'épaules,  guétré,  les  bras  croisés,  Courbet  écoute 
le  piqueur  qui  sonne  la  curée.  Deux  chiens  marbrés 
de  taches  brunes  s'approchent  de  la  béte  en  s 'écra- 
sant sur  leurs  larges  pattes.  La  scène  a  une  vigueur 
animale  et  une  grandeur  religieuse. 

About,  Gautier,  Maxime  du  Camp,  Castagnary, 
ont  loué  l'œuvre  comme  il  convenait.  Non  sans 
quelques  réserves  de  détail,  cela  va  sans  dire. 
Castagnary  s'étonne  par  exemple  de  trouver  aux 
chiens  un  pelage  de  braques  avec  une  taille  de 
bassets,  et  About,  qui  leur  reconnaît  de  la  «  grosse 
vie  »,  qui  admire  leur  u  facture  forte  et  savante  », 
semble  regretter  cependant  les  chiens  de  Desportes. 
Mais  nous  avons  le  droit  de  supposer  que  l'on 
avait  mis  là  ces  reproches  pour  ne  pas  manquer  à 
l'habitude  prise  de  critiquer  Courbet. 

Nous  pouvons  voir,  en  effet,  les  deux  chiens  de 
LA  Curée,  identiquement  répétés  par  le  peintre  dans 
la  belle  toile,  reproduite  ci-contre,  qui  a  émigré  à 
New-YorR,  après  avoir  passé  chez  M.  Durand-Ruel. 
La  forêt  de  sapins  a  fait  place  à  un  bois  de  chênes; 
les  chasseurs  ont  disparu  ;  le  chevreuil  a  été  rem- 
placé par  un  lièvre.  Mais  les  deux  chiens  sont  restés 
ce  qu'ils  étaient,  c'est-à-dire  capables  de  ne  faire 
regretter  ni  l'exact  Desportes,  ni  même  aucun  des 
animaliers  plus  puissants  que  lui. 


<=?- 


I 


COURBET 


79 


XXXII.    —    CHASSEURS    EN    FORÊT 


Un  autre  reproche  adressé  à  Courbet,  à  propos 
des  œuvres  dont  nous  venons  de  parler,  était  parti- 
culièrement malheureux.  Ahout  l'accusait  de  ne  pas 
savoir  comment  on  tient  une  trompe  de  chasse  et 
Maxime  du  Camp  le  soupçonnait  d'ignorer  que  la 
chasse  à  la  neige  était  prohibée  depuis  1844.  «  Il  n'y 
a  là  que  demi-mal,  ajoutait-il,  mais  je  croyais  que 
les  réalistes  ne  peignaient  jamais  que  ce  qu'ils 
voyaient.   » 

Ici  encore  Courbet  a  peint  cependant  non  seule- 
ment ce  qu'il  voyait,  mais  ce  qu'il  vivait.  Il  était 
grand  chasseur  et  même,  comme  il  le  dit  dans  une  de 
ses  lettres,  «  braconnier  enragé  ».  Dès  l'année  1853, 
il  avait  eu  maille  à  partir  avec  la  gendarmerie,  après 
avoir  battu  le  pays  «  par  monts  et  par  vaux,  dans  la 
neige  jusqu'au  ventre  »  à  la  poursuite  des  lièvres 
et  des  loups. 

En  1859,  à  Francfort,  il  s'était  signalé  par  des 
prouesses  dont  il  ne  tirait  pas  moins  d'orgueil  que 
de  sa  renommée  de  peintre.  Il  lui  était  arrivé  le  jour 
de  la  Saint-Sylvestre  une  «aventure  superbe))  qu'il 


80  =  =    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

racontait  en  ces  termes  à  sa  sceur  Juliette  :  «  J'ai 
tué  à  la  chasse,  dans  les  montagnes  d'Allemagne, 
un  cerf  énorme,  un  douze  cors...  C'est  le  plus  grand 
que  l'on  ait  tué  en  Allemagne  depuis  vingt-cinq  ans. 
Il  pesait,  corps  vidé,  274  livres;  en  saison  d'été, 
vivant,  il  aurait  pesé  plus  de  400  livres.  Cette  aven- 
ture a  suscité  la  jalousie  de  toute  l'Allemagne.  Le 
grand-duc  de  Darmstadt  disait  que  pour  mille  florins 
il  voudrait  que  cela  ne  fût  pas...  /»  Il  fallut  une 
intervention  de  la  Société  des  chasseurs  pour  lui 
faire  rendre  la  dépouille  de  la  béte,  dont  on  s'était 
emparé.  «  C'est  une  histoire  splendide  ;  toute  la  ville 
a  été  sur  pied  pendant  un  mois.  Les  journaux  s'en 
sont  mêlés...  A  la  suite  de  cela,  il  y  a  un  chasseur 
qui  a  offert  un  dîner,  où  l'on  a  bu  700  verres  de 
bière  de  Bavière.   » 

Castagnary  avait  parfois  raison  quand  il  disait 
que  la  nature  peinte  par  Courbet  semble  entrevue 
de  la  fenêtre  d'une  auberge  :  «  Ses  sites  rappellent 
toujours  l'idée  d'une  bonne  partie  ;  on  devine 
que  c'est  de  la  friture  qui  nage  au  courant  de  ses 
ruisseaux  et,  aux  alentours,  le  long  de  ses  taillis, 
il  se  dégage  comme  un  parfum  de  gibelotte,  n  C'est 
trop  dire,  mais  à  défaut  de  gibelotte  on  devine  tout 
au  moins  u  du  lapin  »  dans  les  taillis  que  peint 
Courbet.  Même  quand  il  nous  entraîne  loin  des 
((  jardins  et  bosquets  »,  ses  paysages,  pleins  de 
fortes  senteurs  végétales,  ne  portent  pas  aux  rêveries 
pacifiques  et  l'on  devine  ses  grands  bois  prêts  à 
résonner   du    fracas    d'un    coup    de    fusil. 


=?- 


COURBET  81 


XXXIII.    —    LE     COMBAT     DE     CERFS 


Courbet  avait  assisté  avec  enthousiasme  à  des 
combats  de  cerfs  dans  les  parcs  de  Hambourg  et 
de  Wiesbaden.  Mais  c'est  à  Francfort,  après  le  beau 
coup  de  fusil  que  nous  venons  de  conter,  qu'il 
commença  sa  grande  toile.  L'artiste  avait  fait  natu- 
raliser la  dépouille  de  sa  victime,  et  l'avait  installée, 
en  compagnie  d'un  second  trophée  de  même  nature, 
dans  un  atelier  du  Muséum,  mis  à  sa  disposition 
par  le  directeur  de  l'Académia,  le  professeur  Jacob 
Becker.  De  l'autre  côté  du  Mein,  près  d'une  auberge 
approvisionnée  d'excellent  jambon  et  munie  d'un 
certain  vin  blanc  très  honorable,  était  un  petit 
bois,  qui  fournit  le  décor. 

La  toile  fut  achevée  en  moins  d'une  semaine.  Au 
professeur  Becker,  qui  exprimait  timidement  le 
regret  de  ne  pas  trouver  les  feuillages  assez  minu- 
tieusement dessinés,  Courbet  répondit  sans  céré- 
monie :  ((  Monsieur  Becker,  vous  êtes  certainement 
un  bon  professeur  d'anatomie,  mais  en  peinture 
vous  ne  serez  jamais  qu'un  c.I  n  Et  comme  il  se 
trouva  de  bons  traducteurs  à  Francfort,  cette 
réponse  abrégea  les  relations  entre  les  deux  artistes. 
Courbet  rentra  à  Ornans.  Il  y  modifia  d'ailleurs 
son  paysage,  ayant  trouvé  dans  le  Jura  un  décor 
mieux   adapté   à  la  scène. 

LE    COMBAT  DE   CERFS,    dit   auSSi    LE    RUT  DU  PRIN- 


82  =   L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

TEMPS,  parut  au  Salon  de  1861.  Ce  fut  un  nouveau 
succès,  dont  Olivier  Merson,  notamment,  nous  a 
laissé  le  témoignage .  C'est,  dit-il,  <(  le  meilleur  des 
tableaux  exposés  par  M.  Courbet.  Chaque  détail 
est  étudié  avec  une  netteté  singulière  et  aussi  dans 
une  pâte  abondante  et  nourrie.  Le  terrain  est  solide; 
le  feuille,  les  herbes,  les  ronces  sont  parfaitement 
touchés;  à  droite  frémit  une  eau  claire  et  fraîche. 
Autour  des  arbres  et  des  branches  l'air  circule 
librement  ;  on  dirait  que  les  feuilles  tremblent  et 
bruissent.  Le  ton  des  feuillages,  la  contexture  des 
écorces  lisses  ou  raboteuses,  l'accentuation  des 
silhouettes  sont  variés  avec  une  science  véritable. 
Les  fonds  ont  une  profondeur  presque  solennelle; 
les  premiers  plans  sont  mâles  et  puissants  ;  même 
dans  les  endroits  oii  l'on  ne  croit  voir  qu'un  travail 
de  fougue,  se  manifeste  le  calcul  d'un  artiste  maître 
de  son  pinceau  et  de  sa  palette,  et  tous  ces  mérites 
viennent  se  condenser  heureusement  dans  la 
vigoureuse  unité  et  la  puissante  harmonie  de  la 
couleur...  M.  Courbet  vient  de  toucher  une  corde 
excellente.    Voudra-t~il  s'y  tenir...?  n 

L'État  faillit  acheter  le  Combat  de  Cerfs  dès 
cette  époque  ;  mais  les  pourparlers  n'aboutirent 
pas.  La  toile  reparut  à  l'exposition  d'Anvers  en  1861, 
à  l'exposition  privée  de  1867  et  à  la  grande  vente 
de  1881,  où  elle  fut  acquise  enfin  pour  41.900  francs. 
Il  faut  la  voir  au  Louvre  par  les  matinées  enso- 
leillées. La  lumière  réveille  alors  les  fonds  ordinai- 
rement opaques  et  ranime  la  splendeur  ancienne 
du  sous-bois. 


COURBET 


=  83 


XXXIV.  —  LE    CHASSEUR    D'EAU 


Les  Salons  de  1857  et  1861  suffiraient  à  repré- 
senter Courbet  comme  peintre  de  chasses.  A  cette 
dernière  exposition,  il  avait,  outre  le  Combat  de 
Cerfs,  un  Cerf  a  l'Eau,  un  Renard  dans  la 
Neige,  et  enfin  un  Piqueur  et  son  Cheval.  Cette 
dernière  toile,  il  est  vrai,  fut  jugée  ridicule  et 
((  digne  des  plus  mauvais  jours  du  peintre  u. 
L'artiste  s'efforça  bien  de  la  retoucher  dans  la  suite, 
mais  sous  son  nouveau  titre,  le  Cheval  dérobé, 
elle  semble  être  encore   un   bien  mauvais  tableau. 

Courbet  allait  cependant  bientôt  recueillir,  avec 
une  nouvelle  composition  de  la  même  série,  les 
applaudissements  les  plus  unanimes  qu'il  lui  ait 
été  donné  de  soulever  au  cours  de  sa  longue 
carrière.  Au  Salon  de  1866,  sa  fameuse  Remise  des 
Chevreuils  ne  provoqua  que  des  éloges.  Tous  ceux 
qu'avaient  effrayés  jusque-là  la  forte  personnalité 
et  le  talent  un  peu  brutal  du  peintre  se  récrièrent 
d'admiration    devant  cette    œuvre  aimable  jusqu'à 


84  — ^    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

rinsignifiance.  Les  nombreux  chevreuils  que 
Courbet  peignit  sur  ce  modèle,  u  aussi  agréables 
que  ceux  de  la  Remise  »,  dit-il  dans  une  lettre 
inédite  de  la  bibliothèque  Doucet  (13  février  1870), 
ont  toujours  trouvé  un  public.  Un  Cerf  aux 
ÉCOUTES  de  cette  qualité,  peint  en  1859,  a  été 
donné  au  Louvre.  Quant  à  LA  REMISE,  elle  fut  vendue 
15.000  francs  par  l'artiste,  passa  par  les  collections 
Lepel-Cointet,  Laurent- Richard  et  Sécrétan  et  fut 
acquise  enfin  76.000  francs  par  une  société  d'ama- 
teurs, qui  l'a  offerte  aussi  au  Louvre.  Tant  de 
reproductions  de  toutes  natures  et  de  tous  formats 
l'ont  vulgarisée  que  l'on  ne  nous  en  voudra  pas  de 
ne  pas  la  publier  ici   une  fois  de  plus. 

Il  faut  réserver  aussi  une  mention  à  l'Hallali  du 
Cerf,  du  musée  de  Besançon  qui  fit  sensation,  de 
toute  autre  manière,  il  est  vrai,  à  l'exposition  de 
1867  et  au  Salon  de  1869.  Chacun  s'accorde  à 
en  trouver  l'exécution  u  chimérique  »  et  fort  au- 
dessus  des  prétentions. 

Dans  la  dernière  période  de  sa  vie,  alors  que  son 
énorme  corpulence  et  ses  infirmités  croissantes 
lui  rendaient  déjà  difficiles  les  grandes  marches  et 
les  exercices  violents,  Courbet  ne  renonçait  pas  à 
ses  sujets  favoris.  Un  des  derniers  parmi  ses  beaux 
tableaux  de  chasse,  peint  en  1873,  nous  montre, 
dans  un  de  ces  paysages  de  neige  qu'il  avait 
tant  affectionnés,  un  Chasseur  d'Eau  à  l'affût  des 
sarcelles  et  des  canards  sauvages  (Collection  Duretj. 


-§- 


COURBET  ■      —        _^^^^,^,^^  Q5 


XXXV.  —  LE    RETOUR 

DE    LA    CONFÉRENCE 

En  grand  mystère,  au  commencement  de  l'année 
1863,  Courbet,  se  trouvant  à  Saintes,  entreprit  une 
nouvelle  composition,  vaste  comme  l'Enterrement 
ou  l'Atelier.  Tout  ce  qu'il  voulait  en  dire,  c'est 
qu'elle  serait  «  critique  et  comique  au  plus  haut 
degré  ».  La  toile  fut  commencée  dans  une  cons- 
truction inachevée  dépendant  du  haras  impérial. 
Mais  le  Directeur  n'eut  pas  plutôt  vu  l'ébauche, 
qu'il  supplia  Courbet  de  l'emporter  nuitamment 
pour  l'achever  en   un   lieu  moins  officiel. 

Le  passeur  du  port  Berteau,  le  père  Faure,  lui 
accorda  l'hospitalité  au  premier  étage  de  sa  maison. 
Il  procura  même  à  son  singulier  locataire,  sur  sa 
demande,  une  soutane  de  curé  et  un  brave  petit 
âne  gris,  qui  fut  hissé  non  sans  peine  jusque  dans 
la  chambre  de  l'artiste.  Courbet  termina  son  œuvre 
dans  un  secret  relatif,  et  l'envoya  vers  le  Salon, 
radieux  à  l'avance  du  «potin  n  qu'elle  allait  déchaîner. 

Il  fut  servi  à  souhait.  Le  fameux  Retour  de  la 
Conférence  lui  fut  retourné  incontinent  u  pour 
cause  d'outrage  à  la  morale  religieuse  »  avec  inter- 
diction de  l'exposer  même  au  Salon  des  Refusés. 
Puisqu'ils  m'y  forcent,  s'écria  Courbet,  je  vais  leur 
peindre  LE  Coucher  de  la  Conférence  l 


86  — rr-__  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

En  attendant,  il  accrocha  la  toile  dans  son  atelier 
de  la  rue  Hautefeuille,  dont  il  ouvrit  les  portes 
toutes  grandes,  et  ce  fut,  pendant  plusieurs  Jours, 
un  défilé  ininterrompu  de  tous  les  curieux  devant 
l'œuvre  excommuniée. 

Elle  s'explique  sans  longs  commentaires.  Sur  la 
route  d'Ornans,  au  retour  de  la  conférence  ecclé- 
siastique du  lundi,  les  prêtres  du  doyenné  regagnent 
leurs  cures.  Mais  il  se  trouve  que  le  déjeuner  a  été 
terriblement  copieux...  Voilà  la  magnifique  trouvaille 
que  Courbet  a  étalée  sur  une  toile  de  dix  pieds. 

A  l'indignation  provoquée  dans  les  milieux  bien 
pensants  par  cette  énorme  facétie  répondirent  les 
éloges  des  esprits  forts.  Une  fois  de  plus,  Proudhon 
dépensa  sans  compter  des  trésors  de  subtilité  en 
expliquant  la  scène  :  <(  inévitable  réaction  de  la 
nature  sur  l'idéal  n.  Castagnary,  après  avoir  élo- 
quemment  rappelé  toute  la  carrière  du  peintre, 
déclara  que  jamais  dans  sa  vie  Courbet  n'avait  eu 
un   tel   bonheur  de   composition. 

Se  frottant  les  mains  au  milieu  du  tumulte, 
Courbet  se  jetait  à  corps  perdu  dans  les  discours 
les  plus  séditieux.  Champfleury  lui  dit  avec  humeur  : 
«  Vous  parlez  trop  et  vous  ne  peignez  pas  assez  ». 
—  Encore  un  qui  est  vendu  au  Gouvernement  I  se 
dit   l'artiste. 

Le  Retour  de  la  Conférence  partit  bientôt  pour 
faire  le  tour  de  l'Europe.  On  le  vit  notamment  à 
Gand  en  1868  ;  mais  il  a  été  brûlé  depuis.  Une 
réplique  réduite  (que  nous  reproduisons  ici)  fait 
partie  de  la  collection   Saint. 


COURBET  87 


XXXVI.    —    VÉNUS    ET    PSYCHÉ 


C'est  très  sérieusement  que  Courbet  parlait  de 
continuer  le  cycle  de  ses  grandes  compositions 
anticléricales.  «  Si  vous  le  voyez,  écrit  Champfleury 
à  Buchon,  en  novembre  1863,  tâchez  de  le  retenir 
dans  le  pays  le  plus  longtemps  possible.  Il  a  besoin 
de  se  retremper  en  pleine  nature.  Il  veut,  disait-il 
à  Sainte-Beuve,  exécuter  encore  un  tableau  de 
curés.  A  mon  sens,  il  se  trompe,  et  vous  savez 
que  je  ne  fais  pas  partie  de  la  Société  de  Saint- 
Vincent-de-Paul...  Quoiqu'il  en  dise,  le  Retour  de  la 
Conférence  est  un  échec.  Que  Courbet  peigne  des 
paysages  de  sa  province,  des  sujets  domestiques,  là 
est  son  véritable  rôle  ;  mais,  grands  Dieux  J  qu'il 
se  garde  du  symbolisme  et  de  la  satire  pour  lesquels 
son  esprit  n  'est  pas  fait  I  » 

L'artiste  ne  renonça  qu'en  partie  à  son  projet  et 
l'on  trouverait  son  Coucher  de  la  Conférence 
dans  une  série  de  vignettes  pour  la  brochure  Les 
Curés  en  goguette ,  parue  à  Bruxelles  en  1868. 
Il  ne  s'abstint  aussi  que  contre  son  gré  du  symbo- 
lisme et  de  la  satire  dont  le  détournait  avec  raison 
Champfleury.  En  janvier  1864,  en  effet,  il  avait 
entrepris,  raconte-t-il ,  un  autre  «tableau  épique...  un 
sujet  de  ma  façon  î  »  C'était  la  Source  d'Hippocrène, 


88  -  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

((  allusion  à  l'état  de  la  poésie  contemporaine, 
critique  sérieuse  d'ailleurs,  quoique  comique  ». 
Mais  quelqu'un  creva  la  toile  par  mégarde,  au 
moment  où  l'artiste  était  déjà  las  de  sa  nouvelle 
plaisanterie,  et  c'est  ainsi  que  les  poètes,  au  Salon 
de  1864,  échappèrent  au  sort  qui  avait  déjà  frappé 
les  curés. 

Pour  mettre  à  profit  le  peu  de  temps  qui  lui  restait 
avant  l'exposition,  l'artiste,  mis  sans  doute  en  goût 
par  la  figure  de  la  Source,  dans  la  toile  dont  nous 
venons  de  parler,  revint  à  un  de  ses  thèmes  de 
prédilection,  le  nu  féminin.  Décidément  en  veine  de 
littérature,  il  baptisa  sa  toile  :  Vénus  poursuivant 
Psyché  de  sa  jalousie.  Mais  le  titre  seul  est  en 
contradiction  avec  la  haine  de  Courbet  pour  les 
sujets  de  la  fable.  Ses  personnages  se  présentent 
dans  un  décor  du  plus  pur  Second  Empire.  <(  Ce 
sont,  écrivait-il,  deux  femmes  nues  grandes  comme 
nature,  peintes  d'une  façon  que  vous  n'avez  jamais 
vue  de  moi.  )>  La  toile  montre  en  effet  une  curieuse 
évolution  du  talent  de  l'artiste.  A  sa  facture  franche 
et  un  peu  grosse,  il  a  substitué,  assez  malheureu- 
sement, semble-t-il,  des  recherches  de  modelé  clair 
et  lisse,   de  dessin  plus  mince  et  plus  écrit. 

Le  tableau  ne  put  être  envoyé  a  temps  au  Salon, 
mais  il  figura  cette  même  année  1864  à  l'exposition 
de  Bruxelles.  11  fut  acheté  18.000  francs  par 
M.  Lepel-Cointet,  agent  de  change.  Le  perroquet, 
dont  la  présence  ne  s'explique  guère,  a  disparu  dans 
la  suite  de  cette  toile,  dont  il  existe  une  réplique. 


<=§<^ 


COURBET  ^—  89 


XXXV IL  —  LA   FEMME  AU  PERROQUET 

Le  perroquet  qui  a  quitté  la  main  de  la  Vénus 
est  venu  se  loger  dans  une  autre  toile,  plus  célèbre 
encore,  à  laquelle  il  a  donné  son  nom. 

Elle  fut  exposée,  en  même  temps  que  la  Remise 
DES  Chevreuils,  au  Salon  de  1866.  «  S'ils  ne  sont 
pas  contents,  cette  année,  disait  Courbet,  ils  seront 
difficiles  f  Ils  auront  deux  tableaux  propres,  comme 
Us  les  aiment.  » 

«  Ils  »  furent  contents.  «  Ils  »  furent  même  u  tués  », 
à  en  croire  l'artiste,  a  Ils  »,  c'étaient  du  moins  le 
public  et  les  médiocres;  c'était  aussi  le  Gouverne- 
ment, en  la  personne  de  M.  de  Nieuwerkerque,  qui 
exprima  son  approbation  en  termes  tels  que  Courbet 
crut  à  l'achat  de  son  ceuvre  par  l'Etat.  Mais  il  était 
dit  que  les  bonnes  intentions  de  M.  de  Nieuwer- 
kerque  n'amèneraient  que  des  catastrophes.  Quel- 
ques mois  plus  tard,  en  effet,  on  apprit  que  le 
Directeur  achetait  pour  l'Impératrice  le  Ruisseau 
COUVERT  (aujourd'hui  au  Louvre,  sous  le  nom  de 
Ruisseau  du  Puits-Noir)  ,  mais  renonçait  à  la 
Femme  au  Perroquet.  On  se  doute  des  cris  de 
Courbet,  qui  se  vanta  d'obliger  par  ses  protestations 
le  Surintendant  à  démissionner.  Comme  ce  ne  sont 
pas  les  artistes  qui  décident  de  la  vie  des  Surinten- 
dants, Courbet  dut  se  consoler  en  répétant  partout 
que  le  Gouvernement  était  mortellement  frappé  et 
qu'  ((  ils  n'en  avaient  plus    que   pour  deux  ans  !   » 

12* 


90  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Au  reste,  les  concessions  que  représentaient  ces 
deux  œuvres  ne  firent  pas  illusion  à  tous  les  cri- 
tiques, u  Loin  d'être  une  généralité  fade  et  froide,  — 
dit  Charles  Blanc  à  propos  de  la  Femme  au  Per- 
roquet —  elle  a  un  nom  propre,  comme  qui  dirait 
Paméla  ou  Thérésa...  (Cependant)  sauf  la  tête  qui  a 
quelque  vérité,  mais  qui  est  coiffée  d'une  chevelure 
de  serpents,  comme  le  serait  une  Méduse  de  l'Ins- 
titut, le  corps  de  cette  femme  sonne  creux.  Il  se 
dessine,  d'ailleurs,  s'emmanche  et  se  comporte  sans 
respect  pour  les  lois  les  plus  respectables  de  l'ana- 
tomie.  Le  bras  droit  n'a  pas  son  poignet;  la  cuisse 
droite,  sous  le  linge  officieux  qui  la  couvre  en  partie, 
ne  s'attache  pas  oii  il  faudrait...  Est-ce  bien  la  peine 
d'être  un  réaliste  et  de  s'en  vanter  pour  peindre  des 
chairs  soufflées  et  des  effets  de  lanterne  dans  un 
corps  qu'on  a  la  prétention  de  rendre  compact, 
palpable   et  positif?  » 

Et  le  brave  Bonvin  de  déclarer  plus  brièvement 
que  Courbet  s'était  mis  à  faire  du  «  Dubufe  J  » 

Il  n'a  manqué  au  peintre  qu'un  délai  de  quelques 
jours  pour  faire  un  chef-d'œuvre,  protestait  Casta- 
gnary.  «  Mais  quelle  qualité  supérieure  d'exécution 
et  de  peinture!...  Quelle  chair,  quel  bras,  quel  torse, 
quel  ventre  î...  Quand  a-t-on  peint  comme  cela  en 
France  ?  n 

La  Femme  au  Perroquet  a  reparu  dans  l'expo- 
sition privée  de  1867  et  dans  l'exposition  de  Munich 
en  1869.  Elle  appartient  aujourd'hui  à  la  collection 
Bordet,   de  Lyon. 


^- 


COURBET 91 


XXXVIII.  —    JO,    FEMME  D'IRLANDE 


Après  l'incident  de  la  Femme  au  Perroquet, 
Courbet  était  en  trop  mauvais  termes  avec  le  Gou- 
vernement pour  ne  pas  garder  rancune  au  Salon 
officiel.  Il  ne  s'interditpas  complètement  d'y  exposer, 
mais  il  reprit  l'idée  de  réserver  le  meilleur  de  ses 
ceuvres  pour  une  exposition  privée.  Cette  fois  il 
décida  de  faire  les  choses  plus  grandement  encore 
qu'en   1855. 

Un  instant  l'artiste  semble  avoir  eu  le  pressenti- 
ment des  désillusions  et  des  tristesses  qui  guettaient 
la  fin  de  sa  carrière.  «  Je  deviens  vieux,  bien  vieux  ; 
—  écrit-il  à  Bruyas,  le  27  avril  1867  —  nous  vieillis- 
sons, malgré  le  ressort  que  nous  avons  dans  l'esprit. 
de  vais  me  ruiner  encore  une  fois.  Si  je  ne  réussis 
pas,  ce  n'est  pas  gai  à  mon  âge.  »  Mais  bientôt  sa 
robuste  confiance  reprit  le  dessus. 

((  Je  viens  de  dépenser  50,000  francs  —  écrivait-il 
au  même  le  28  mai.  Seulement  ce  coup-ci  est 
triomphal,  j'ai  fait  construire  une  cathédrale  dans 
le  plus  bel  endroit  qui  soit  en  Europe,  au  pont  de 
l'Aima,  au  bord  de  la  Seine  et  en  plein  Paris,  et  je 
stupéfie  le  monde  entier...  Je  triomphe  non  seule- 
ment sur  les  modernes,  mais  encore  sur  les  anciens, 
la  question  est  en  équilibre...  J'ai  consterné  le 
monde  des  arts  1  n 

Le    catalogue    comprend    environ     120    numéros. 


02  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

parmi  lesquels  figurent,  à  l'exception  de  cinq  ou 
six  œuvres,  toutes  les  toiles  importantes  du  peintre. 
Encore,  disait-il  dans  une  note,  est-ce  une  faible 
partie  de  l'œuvre  complète,  qui  comprendrait  plus 
de  1.000  tableaux. 

Parmi  les  plus  récents,  citons  ce  beau  portrait 
de  femme,  dont  l'opulente  chevelure  rousse  rap- 
pelle celle  de  la  Femme  au  Perroquet  ;  elle  était 
baptisée,  en  1867,  J6 ,  femme  d'Irlande,  et  on 
l'appelle  aussi  quelquefois  la  Belle  Irlandaise  et 
même  la  Belle  Hollandaise.  C'était  une  amie 
du  peintre  Whistler  que  nous  trouvons  en  relations 
avec  notre  artiste  dès  1864  aux  bains  de  Trouville. 
«  J'ai  reçu  plus  de  deux  mille  dames  dans  mon 
atelier  —  écrivait  alors  Courbet  à  son  père.  Toutes 
désirent  faire  faire  leur  portrait  après  avoir  vu 
celui  de  la  princesse  Karoly  et  de  M"^  Aube... 
Indépendamment  de  ces  portraits  de  femmes,  j'en 
ai  fait  deux  d'hommes  et  des  paysages  de  mer  ; 
en  un  mot,  j'ai  fait  35  toiles,  ce  qui  a  étourdi  tout 
le  monde...  J'ai  pris  80  bains  de  mer.  Il  y  a  six 
jours  (on  était  en  novembre)  j'en  prenais  encore 
avec  le  peintre  Whistler,  qui  est  ici  avec  moi  :  c'est 
un  Anglais  qui  est  mon  élève.  » 

La  Belle  Irlandaise  est  datée  de  1866.  Elle 
reparut  à  l'exposition  de  Besançon  de  1868  et  fut 
vendue  à  cette  date  à  M.  Emile  Durier.  Estignard  la 
signale  en  1897  dans  la  collection  de  M'"^  Trouillebert. 
Une  réplique  de  cette  toile  (reproduite  ici)  est 
aujourd'hui  à  New -York  après  avoir  passé  chez 
M.    Durand-Ruel. 


COURBET  93 


XXXIX.    —LA     SIESTE 


L'exposition  de  1867  fut  l'occasion  pour  Castagnary 
d'un  important  et  curieux  article  sur  la  carrière  de 
Courbet  : 

«  Par  quelle  méprise  funeste,  cet  art  qui  reprenait 
la  tradition  de  notre  primitive  école  de  peinture  en 
y  ajoutant  l'appoint  d'un  métier  perfectionné 
pendant  trois  siècles....  est-il  tombé  il  y  a  quinze 
ans  sous  l'exécration  universelle,  alors  que  dans  les 
mains  d'un  jeune  homme  entreprenant  et  hardi, 
merveilleusement  pourvu  de  dons  naturels,  il  s'an- 
nonçait avec  tant  de  puissance,  de  justesse  et  de 
verdeur?... 

«  Eh  bien,  disons-le...  la  peinture  de  Courbet  a 
été  enveloppée  dans  la  réaction  de  1850,  et  elle  est 
tombée  sous  les  mêmes  coups  que  la  République 
de  février.... 

((  Que  signifiait  cette  audace?  D'oii  sortaient  ces 
paysans,  ces  casseurs  de  pierre,  ces  affamés  et  ces 
déguenillés  qu'on  voyait  pour  la  première  fois 
prendre  silencieusement  place  entre  les  divinités 
mythologiques  de  l'Académie  et  les  gentilshommes 
empanachés  du  romantisme  ?  N'était-ce  pas  déjà 
la  sinistre  avant-garde  de  ces  hordes  de  Jacques 
que  l'anxiété  publique...  se  représentait...  montant 
à  l'assaut  des  élections  de  1852... 

«  Jamais  homme  ayant   tenu    un    pinceau    ne    vit 


94 -^    L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

passer  tant  d'outrages.  J'ai  dit  que  pour  exposer  son 
œuvre  entière  il  faudrait  à  Courbet  une  salle  aussi 
longue  que  la  galerie  du  Luxembourg;  il  tapisserait 
la  galerie  du  Louvre  avec  les  injures  que  son  œuvre 
lui  a  attirées... 

<(  A  l'heure  qu'il  est,  après  dix  ans  écoulés,  l'évo- 
lution est  accomplie.  Les  fausses  susceptibilités, 
les  fausses  délicatesses,  les  fausses  rancunes  sont 
tombées...  Quiconque  est  pour  la  liberté  en  politique, 
pour  l'observation  en  philosophie,  pour  la  simplicité 
en  littérature,  est,  en  art,  pour  Courbet.  » 

Il  semble  que  le  triomphe  n'ait  pas  été  aussi  grand 
que  veut  bien  le  dire  Castagnary.  Devant  les  œuvres 
anciennes  de  l'artiste,  les  sarcasmes  et  les  indigna- 
tions du  début  se  sont  bien  calmés,  mais  pour  faire 
place  à  quelque  indifférence.  Paul  Mantz  raconte 
qu'il  se  trouva  souvent  seul  dans  la  cathédrale  du 
Pont  de  l'Aima  et  que  le  caissier  n'était  pas  sans 
mélancolie. 

Les  œuvres  récentes  ne  firent  guère  sensation. 
Nous  avons  dit  ailleurs  que  l'Hallali  du  Cerf,  du 
musée  de  Besançon,  fut  assez  mal  accueilli.  Une 
autre  composition,  alors  inédite  et  qui  reparut  plus 
tard  au  Salon  de  1869,  ne  plut  guère  qu'à  Charles 
Blanc  :  c'est  LA  SIESTE  RENDANT  LA  Saison  des 
PoiNS,  œuvre  sévère  et  grave,  adinirablement 
conçue,  plus  faible  dans  l'exécution,  par  endroits 
lourde  et  par  endroits  insuffisante.  Acquise  par  la 
Ville  de  Paris,  elle  tient  aujourd'hui  une  place 
honorable  au  Petit-Palais,  dans  la  salle  enrichie 
par  les  dons  de  M"^  Juliette  Courbet. 


^^ 


COURBET 


95 


XL.  —  LA   VAGUE  AUX  TROIS  BARQUES 


Au  moment  où  le  peintre  semblait  avoir  pris 
définitivement  le  parti  de  conquérir  l'opinion  par 
des  sujets  tapageurs  ou  par  des  concessions  de 
technique,  son  talent  se  réveilla  soudain  pour 
donner  une  série  de  paysages  de  mer  d'une  magni- 
fique puissance  et  d'une  saine  simplicité. 

Les  trois  exemples  que  nous  reproduisons  ici 
appartiennent  à  cette  période  et  rappellent  le  séjour 
de  l'artiste  à  Etretat,  en  1869,  mais  il  faudrait 
remonter  beaucoup  plus  haut  si  l'on  voulait  men- 
tionner les  premières  marines   de    Courbet. 

C'est  dans  ses  courses  autour  de  Montpellier,  en 
1854,  a  Palavas,  à  Maguelonne,  en  Camargue,  qu'il 
se  révéla  peintre  passionné  de  la  mer.  Dans  son 
atelier,  Zacharie  Astruc,  en  1859,  découvrit  avec 
émotion  les  études  rapportées  de  ce  voyage  :  «  elles 
expriment  toutes  les  heures  de  la  journée,  toutes 
les  singulières  transformations  de  la  mer,  ce  ciel 
liquide,  tempétueux,  profond,  infini  comme  l'autre. 
Effets  de  soleil,  de  brume,  coup  de  vent,  grises 
pâleurs  du    matin,    sérénités   lumineuses   du   plein 


96 L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

midi,  mystère  tranquille  et  voilé  du  soir.  Ici, 
quelques  barques  fuyant  comme  des  oiseaux  à 
travers  la  trame  claire  de  l'eau  ;...  ici,  le  phare 
battu  des  vagues,  un  bateau  trébuche  sur  la  grève; 
là,  une  bande  de  chevaux  blancs,  sauvages. . . 
confondus  presque  avec  la  teinte  pâle  des  vagues 
dont  ils  écoutent  la  mourante  plainte,  et  qu'on  voit 
s'agiter  et  courir  avec  une  douce  mollesse;  ailleurs, 
la  morne  et  solitaire  étendue  sans  accident, 
effrayante  de  mâle  grandeur,  menaçante,  —  c'est 
la  mer  violette  traçant  une  ligne  vigoureuse  d'ho- 
rizon sur  le  ciel  bleu...  Enfin  tous  les  poèmes  de 
la  mer  réunis  et  exprimés  dans  un  ton  si  simple,  si 
délicat,  si  grand,  si  hardi  et  si  juste  ». 

Un  peu  plus  tard,  en  1859,  Courbet,  accompagné 
de  Schanne,  partit  au  Havre  à  la  découverte  de  la 
Manche.  Il  y  fit  la  connaissance  de  Boudin,  qui  le 
conduisit  à  Honfleur,  et  qui  le  mit  en  relations  avec 
Claude  Monet.  De  cette  nouvelle  campagne  datent 
LES  Falaises  de  Honfleur,  le  Coucher  de  Soleil 
SUR  LA  Manche  et  l'Embouchure  de  la  Seine. 

Dès  lors  Courbet  saisit  toutes  les  occasions  de 
passer  la  belle  saison  avec  ses  amis  sur  les  côtes  de 
Normandie.  Nous  le  retrouvons  en  1864,  1865  et  1866 
à  Trouville,  d'où  il  écrit  à  Bruyas  :  je  viens  de 
peindre  «  25  paysages  de  mer  dans  le  genre  du  vôtre 
et  de  ceux  que  j'ai  faits  aux  Cabanes,  25  ciels 
d'automne,  tous  plus  extraordinaires  et  libres  l'un 
que  l'autre  ;   c'est  amusant  ». 

La  plupart  des  marines  de  l'exposition  de  1867 
datent   de   cette  période. 


COURBET 


97 


XLI.    —    FALAISE    D'ÉTRETAT 


Pendant  l'exposition  de  1867,  Courbet  quitta 
encore  Paris  pendant  quelques  jours,  pour  aller 
prendre  quelques  bains  à  Saint-Aubin-sur-Mer,  dans 
le  Calvados,  et  pour  ajouter  encore  quelques  études 
à  ses  paysages  de  la  Manche. 

Mais  les  œuvres  maîtresses  de  cette  série  de 
marines  datent  du  séjour  que  fit  l'artiste  à  Étretat, 
en  1869,  en  compagnie  de  Diaz  et  de  son  fils.  La 
station,  lancée  par  Isabey  et  par  Alphonse  Karr, 
n'était  pas  encore  trop  envahie,  et  l'artiste  pouvait 
tout  à  son  aise  se  livrer  à  ses  prouesses  nautiques 
(les  marins  l'avaient  surnommé  le  phoque) . 
Quelque  chose  de  cette  vie  violente  et  saine  a  passé 
dans  les  nombreuses  études  peintes  à  ce  moment. 

Deux  d'entre  elles  sont  célèbres  :  la  Vague  du 
Louvre  et  la  Falaise  d'Étretat,  exposées  toutes 
deux  au   Salon   de  1870. 

«  Sans  être  à  l'unisson  de  ses  admirateurs  enthou- 
siastes —  écrivait  Paul  de  Saint-Victor —  j'apprécie, 
comme  il  convient,  les  deux  marines  de  M.  Courbet. 
11  y  a  sans  doute  quelque  exagération,  on  pourrait 
même  dire  quelque  charge,  dans  le  luxe  minéralo- 
gique  dont  il  a  recouvert  les  rochers  de  sa  Falaise 
D'ÉTRETAT.  Toute  la  gammiO  des  gemmes  y  flamboie, 
depuis  le  diamant  jusqu'à  la  malachite.  Mais  l'aspect 
a  de  la  grandeur,  l'exécution  est  franche  et  solide; 
le  ciel  reluit  de  ce  frais  éclat  qu'il  montre  après  les 

i3 


98  =  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

orages.  Il  ne  manque  à  ce  beau  morceau,  pour  être 
complet,  que  la  perspective,  celle  des  lignes  aussi 
bien  que  celle  des  couleurs...   » 

Ce  reproche  a  été  adressé  à  tous  les  peintres  de 
plein  air  par  les  critiques  habitués  aux  perspectives 
savantes  et  un  peu  conventionnelles  des  paysages 
d'atelier.  Castagnary  nous  semble  avoir  été  mieux 
inspiré  en  louant  sans  réserves  cette  belle  page  : 
«  Au  premier  rang  de  nos  plus  belles  ceuvres  — 
écrivait-il  —  dans  la  région  élevée  du  grand  art  où 
l'accord  est  parfait  entre  l'idée  et  l'exécution,  il  faut 
placer  les  deux  marines  de  Gustave  Courbet.  Je  crois 
que,  cette  année,  les  dernières  rancunes  s'avoueront 
vaincues  et  qu'il  y  aura  unanimité  en  faveur  du 
grand  peintre.  La  Falaise  d'Étretat,  avec  sa  com- 
position si  simple,  son  aspect  si  puissant  et  si  vrai, 
ses  rochers  gris  dont  le  sommet  se  tapisse  du  velours 
des  graminées,  son  ciel  léger  et  frais  que  vient  de 
laver  l'orage,  ses  flots  apaisés  qui  se  déroulent 
jusqu'au  plus  profond  horizon,  les  anfractuosités  où 
l'eau  se  teinte  d'une  ombre  légère,  l'air  libre  et 
joyeux  qui  circule  dans  la  toile  et  en  enveloppe  les 
détails,  par-dessus  tout,  cette  vérité  de  rendu  qui 
fait  disparaître  l'ceuvre  d'art  pour  ne  plus  laisser 
voir  que  la  nature,  tout  cela  frappe,  étonne,  émeut, 
transporte  d'admiration,  suivant  le  degré  de  sensi- 
bilité dont  a  été  doté  le  spectateur  ». 

Il  existe  deux  exemplaires  légèrement  différents 
de  la  Falaise  d'Étretat.  L'un  d'eux  a  été  acquis 
8.000  francs  par  Brame  en  1870.  L'autre  a  été  vendu 
13.000  francs  en  1872. 


COURBET gg 


XLII.     —    LA     VAGUE 


La  toile  qui  est  devenue  populaire  sous  ce  nom 
était  désignée,  au  livret  du  Salon  de  1870,  sous  le 
titre  :  La  Mer  ORAGEUSE.  Beaucoup  la  préférèrent 
à  la  Falaise  d'Étretat,  peinte  et  exposée  aux 
mêmes  dates. 

«  L'effet  de  la  Mer  orageuse  ,  écrivait  Casta- 
gnary,  me  saisit  davantage.  Ce  n'est  plus  une 
description  partielle  et  toute  locale  comme  la  falaise 
de  tout  à  l'heure;  c'est  le  drame  éternel  qui  se 
joue  en  tous  pays,  sur  toutes  les  côtes,  quand  le 
vent  des  tempêtes  se  met  à  souffler,  que  le  ciel  se 
charge  de  nuées,  que  les  flots  se  gonflent  et  se 
couronnent  d'écume,  que  les  navires  gagnant  le 
large  fuient  comme  des  oiseaux  éperdus.  Courbet  a 
eu  la  bonne  fortune ,  l'été  passé,  à  Étretat ,  de 
posséder  ce  spectacle  sous  sa  fenêtre  et  de  pouvoir 
le  traduire  directement  sur  place,  conditions  tou- 
jours difficiles  à  rencontrer.  C'est  ce  qui  donne  à 
son  œuvre  cette  justesse ,  cette  précision  ,  cette 
énergie  sobre  qui  la  caractérisent...  Ciel  et  mer, 
tout  est  modelé  avec  le  même  soin  et  peint  de 
cette  pâte  souple,   élégante,    harmonieuse,    qui   fait 


100  -^  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

de  Courbet  un  si  grand  et  un  si  fin  coloriste  à  la 
fois.  En  écrivant  ces  mots,  le  souvenir  des  marines 
d'Eugène  Delacroix  me  revient  à  l'esprit.  Je  vou- 
drais, pour  la  curiosité  de  mes  yeux,  pouvoir  placer 
à  côté  de  la  Mer  orageuse  quelqu'une  de  ces 
belles  toiles  que  je  revois  en  imagination  et  qui 
s'appellent  le  Naufrage  de  Don  Juan  ou  Jésus 
DANS  LA  TEMPÊTE;  cette  dernière  surtout...  Qui 
l'emporterait  à  l'examen?  Je  ne  sais;  mais,  à  cette 
distance,  avec  les  seuls  souvenirs  restés  dans  ma 
mémoire,  il  me  semble  (je  demande  pardon  de  ce 
blasphème  aux  derniers  romantiques)  que  le  maître 
d'Ornans   ne  serait  pas    vaincu.    » 

Moins  bienveillant  fut  Paul  de  Saint-Victor,  qui 
ne  vit  ni  l'arabesque  grandiose,  ni  la  puissante 
harmonie  colorée,  ni  le  ciel  splendide  et  nota  seu- 
lement ce  reproche,  d'ailleurs  justifié  en  lui-même  : 
((  J'aime  beaucoup  moins  la  Mer  orageuse,  dont 
l'artiste  a  rendu  sans  doute  le  fracas  puissant  et 
sonore,  mais  qui  semble,  au  lieu  de  vagues,  rouler 
les  rocs  de  ses  rives  et  les  galets  de  ses  plages. 
Vous  chercheriez  vainement  une  goutte  d'eau  dans 
cet  océan  pétrifié.  Si  l'on  en  détachait  un  morceau 
au  hasard,  il  n'est  personne  qui  ne  prît  ce  coin  de 
marine  pour  un   pan    de   mur  ». 

La  Vague  a  atteint  17.000  francs  en  1872  à  la 
vente  Courbet  et  l'État  l'a  acquise  de  M.  Haro 
pour  20.000  francs  en  1878.  Il  en  existe  une 
variante,  où  les  barques  du  premier  plan  sont 
remplacées  par   un   rocher. 


<=§<=> 


COURBET 


101 


XLIIL     —    JULES     VALLÈS 


Les  belles  œuvres  que  nous  venons  de  men- 
tionner auraient  dû  persuader  enfin  à  Courbet 
qu'il  lui  suffisait,  pour  atteindre  la  gloire,  de  ne 
pas  courir  sans  cesse  après  la  célébrité.  Malheu- 
reusement, les  circonstances  allaient  lui  fournir 
des  occasions  plus  dangereuses  que  jamais  de 
remonter  en   scène. 

Avec  ses  amis  Castagnary  et  Carjat,  il  vivait 
alors  dans  l'atmosphère  surchauffée  du  café  de 
Madrid.  Auprès  de  Gambetta,  Floquet,  SpuUer,  il 
coudoyait  tous  les  jours  de  futurs  chefs  de  la 
Commune  :  Delescluze,  Paschal  Crousset,  Raoul 
Rigault  et  aussi  Jules  Vallès,  le  généreux  écri- 
vain, le  futur  rédacteur  du  Cri  du  Peuple, 
dont  il  a  peint  un  beau  portrait  (collection  Peytel). 
Courbet  réalisait  sans  effort  le  difficile  problème 
de  se  trouver  parmi  les  plus  exaltés.  «  Entre  deux 
pipes,  au  café,  disait  Hetzel  à  M'"^  Adam,  on  pouvait 
le  monter  à    tous  les  diapasons  ». 

On  le  vit  bien  quand  le  Gouvernement  fut  con- 
traint par  le  succès  de  LA  Vague  de  réaliser  enfin 
un    des    désirs    les    plus  chers    de    Courbet  en    lui 


102  —  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

donnant  la  Croix.  Chapitré  par  ses  camarades,  le 
peintre  s'aperçut  soudain  qu'il  serait  deshonoré  en 
acceptant  de  l'ennemi  cette  distinction  et  il  y  répon- 
dit par  un  refus  éclatant.  Son  geste  fut  récompensé 
aussitôt  par  un  véritable  triomphe.  «  Jamais  — 
écrivit-il  —  personne  n'a  eu  un  succès  comme  celui 
que  j'ai  eu  cette  année;  avec  mes  marines,  mon 
année  est  splendide   de  toutes  façons.    » 

C'est,  hélas,  la  dernière  année  splendide  de 
Courbet.  Du  parti  de  l'opposition,  où  ses  mala- 
dresses étaient  sans  grande  portée,  la  chute  de 
l'Empire  le  tira  tout  à  coup  pour  lui  donner  un 
semblant  de  pouvoir.  Nommé  président  de  la 
Commission  des  Artistes,  en  septembre  1870,  il 
se  serait  acquitté  pour  le  mieux  de  ses  fonctions, 
s'il  n'avait  eu  la  fâcheuse  idée  de  prendre  à  son 
compte  la  haine  des  républicains  pour  la  colonne 
Vendôme,  symbole  détesté  de  la  Guerre  et  de 
l'Empire.  «  Déboulonner  la  Colonne  »  était  alors 
une  menace  assez  banale.  L'idée  lui  parut  si  magni- 
fique qu'il  rédigea,  pour  l'appuyer,  une  pétition  au 
Gouvernement  de  la  Défense  Nationale.  Le  projet 
fit  son  chemin,  si  bien  que  la  Commune  décréta, 
le  12  avril  1871,  la  suppression  du  monument. 
Courbet,  élu  quelques  jours  plus  tard  conseiller 
communal  et  délégué  aux  beaux-arts,  n'eut  rien  de 
plus  pressé  que  de  réclamer  à  la  Commune 
l'exécution  du  décret  rendu  par  elle.  Le  16  mai, 
aux  acclamations  de  la  foule,  la  Colonne,  sciée  à 
la   base,   vint   s'abattre  sur  une  couche  de  fumier. 


^ 


XLiii.  —  Jules  Vallès 


COLLECTION    PARTICULIÈRE 


PMOT.     BUtLOi 


COURBET 


103 


XLIV.  —   FAISANS    ET    POMMES 


Que  le  rôle  de  Courbet,  dans  la  destruction  de  la 
Colonne,  paraisse  criminel  ou  simplement  stupide, 
on  n'oubliera  pas  en  tout  cas  qu'il  en  fut  la  seule 
victime.  Comme  il  avait  été,  de  tous  les  respon- 
sables, le  plus  bruyant  et  le  plus  maladroit,  on  rejeta 
sur  lui  toute  la  faute.  Arrêté  le  7  juin,  quelques 
jours  après  la  chute  de  la  Commune,  il  fut  traduit 
en  conseil  de  guerre  le  14  août.  Son  attitude  fut 
assez  piètre.  Le  malheureux  avait  perdu  toute  éner- 
gie. Cassé,  blanchi,  souffrant  d'une  infirmité  qui 
devait  nécessiter  bientôt  une  douloureuse  opération, 
il  écouta,  sans  protester,  tous  les  témoins  à  décharge 
qui  s'accordaient  à  le  représenter  comme  un  grand 
enfant  inoffensif  et  irresponsable.  Loin  de  désarmer 
la  haine,  cet  abattement  provoqua  dans  le  public  les 
injures  et  les  sarcasmes  les  plus  lâches.  Les  gen- 
darmes avaient  peine  à  protéger  leur  prisonnier 
contre  la  foule,  et  une  jeune  femme  cracha  sur  sa 
barbe  grise.  Malgré  une  courageuse  déposition  de 
Paschal  Crousset,  qui  revendiquait  pour  lui-même 
la  responsabilité  de  l'acte  reproché  à  Courbet,  mal- 
gré une  habile  plaidoirie  de  Lachaud  et  un  réqui- 
sitoire modéré  du  commissaire  du  Gouvernement, 
le  peintre  fut  déclaré  coupable  et  condamné  —  en 


104 .  --  L'ARl   DE  NOTRE  TEMPS 

attendant  pis  —  à  6  mois  de  prison  et  500  francs 
d'amende. 

«  Ils  m'ont  tué  —  dit  Courbet  à  un  ami;  —  ils 
m'ont  tué  ces  gens-là,  je  le  sens,  je  ne  ferai  plus 
rien   de  bon  1  » 

Il  devait  pourtant  bientôt  se  remettre  au  travail. 
A  Sainte-Pélagie,  où  on  l'enferma  le  22  septembre 
1871,  ses  amis  et  ses  parents  multipliaient  les 
marques  de  sympathie  pour  lui  faire  oublier  l'ou- 
ragan de  haine  déchaîné  contre  lui.  Un  jour  que 
sa  sœur  Zoé  lui  avait  apporté  un  beau  bouquet  de 
houx,  tout  chargé  de  ses  fruits  rouges,  il  sentit 
renaître  le  besoin  de  peindre  et  il  obtint,  à  force 
d'insistance,  l'autorisation  de  faire  venir  ses  cou- 
leurs et  ses  pinceaux. 

C'est  dans  ces  circonstances  qu'il  commença  une 
admirable  série  de  natures  mortes,  pommes,  poires, 
oranges,  chasselas,  grenades,  chrysanthèmes,  dah- 
lias, d'une  franchise  et  d'une  vigueur   magistrales. 

Bientôt  après,  il  transportait  son  chevalet  dans  la 
maison  du  docteur  Duval,  à  Neuilly.  Après  que 
Nélaton  eut  soulagé  son  mal  par  une  heureuse 
opération,  après  même  que  l'artiste  eut  reçu,  le 
2  mars  1872,  avis  de  sa  libération,  il  continua  dans 
cet  asile  à  demander  l'oubli  à  un  travail  ininter- 
rompu. C'est  de  cette  période  que  datent,  entre  tant 
d'autres  toiles,  les  belles  Pommes  rouges  de  la 
collection  H.  Rouart,  ou  les  Pommes  et  Faisans, 
reproduits  ci -contre,  que  conserve  pieusement 
M"^  Juliette   Courbet. 


^ 


COURBET 


105 


XLV.    —   LA    FEMME    DE    MUNICH 


Malgré  l'hostilité  générale,  qui  lui  interdisait 
encore  les  sorties  dans  Paris,  Courbet  tenta,  au 
printemps  de  l'année  1872  de  présenter  quelques 
œuvres  au  public.  Il  fallait  vivre  d'ailleurs,  et  la 
situation  de  l'artiste  était  fort  précaire.  Son  atelier 
d'Ornans  avait  été  saccagé  par  les  Prussiens.  On 
lui  avait  volé  des  toiles  rue  Hautefeuille  et  rue  du 
Vieux-Colombier.  En  même  temps  on  avait  profité 
de  sa  captivité  pour  dérober  deux  caisses  de  tableaux 
mises  en  dépôt  dans  une  cave  du  passage  du  Sau- 
mon:  «perte  de  150,000  francs,  au  moins  n. 

Courbet  présenta  donc  au  Salon  une  de  ses  récentes 
natures  mortes  et  aussi  une  étude  de  nu,  célèbre 
sous  le  nom  de  la  Femme  de  Munich. 

Elle  avait  été  peinte  dans  cette  ville  en  1869.  au 
cours  d'un  de  ces  voyages  triomphaux  que  Courbet 
fit  souvent  aux  Pays-Bas  et  en  Allemagne.  Les 
artistes  munichois  lui  avaient  vu  exécuter  avec  sa 
virtuosité  habituelle  des  copies  de  Franz  Hais  et 
de  Rembrandt  et  un  magnifique  sous-bois.  «Procu- 
rez-moi un  modèle  vivant  et  vous  en  verrez  bien 
d'autres  »,  dit  un  jour  Courbet  au  baron  Remberg, 
qui  parlait  de  sa  peinture  avec  Kaulbach,  Piloty  et 
autres  confrères.  Kaulbach  appela  sans  tarder  sa 
bonne,  habituée  à  ce  genre  de  services,  et  la  séance 
commença  aussitôt.  L'étude  fut  enlevée,  de  verve, 
en  quelques  heures. 


106  -  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Quand  le  jury  de  1872  arriva  devant  la  Femme 
DE  Munich,  Meissonier  s'écria  :  u  Nous  n'avons 
pas  à  regarder  cela.  Il  n'est  pas  question  d'art  mais 
de  dignité  :  Courbet  ne  peut  figurer  dans  nos  expo- 
sitions. Il  faut  que  désormais  il  soit  mort  pour 
nous.  )) 

Malgré  les  protestations  de  Fromentin,  de  Robert- 
Fleury,  de  Fuvis  de  Chavannes  (qui  s'honora  en 
démissionnant  à  ce  propos  et  qui  vit  aussitôt  un  de 
ses  propres  tableaux  refusé  par  ses  confrères),  le 
jury  adopta  la  thèse  de  Meissonier,  aux  grands 
applaudissements  de  la  presse.  La  voix  des  artistes 
restés  sympathiques  à  Courbet,  comme  Daubigny, 
Corot,  Daumier,  Monet,  Boudin,  ne  put  se  faire 
entendre  dans  ce  concert  de  lâches  rancunes. 

Une  fois  de  plus  le  peintre  fut  réduit  à  recourir 
aux  expositions  privées.  Les  fruits  furent  admirés 
chez  Durand-Ruel,  et  LA  Femme  de  Munich,  exposée 
dans  la  galerie  Ottoz,  rue  Notre-Dame  de  Lorette, 
fut  saluée  en  ces  termes  par  Castagnary  :  «  Nous 
engageons  les  amis  de  la  bonne  peinture  à  visiter 
LA  Femme  couchée  dans  la  boutique  où  elle  a  trouvé 
asile  contre  les  susceptibilités  du  peintre  du  cheval 
de  l'Empereur.  Ils  y  prendront  un  plaisir  extrême... 
et  ils  pourront  se  convaincre  une  fois  de  plus  que, 
sous  le  pinceau  des  vrais  artistes,  l'art  français 
s'élève  à  la  hauteur  du  grand  art  de  toutes  les 
époques  ». 

Le  tableau,  qui  avait  été  acquis  pour  4.000  francs 
par  Delacroix,  de  Roubaix,  en  1870,  a  passé  depuis 
dans  la  collection  du  prince  de  Wagram. 

-s- 


COURBET 


107 


XLVL  —  MAISONS  AU  BORD    DE    L'EAU 


Quelques  ventes  heureuses,  quelques  sorties  sans 
incidents  dans  Paris  encouragèrent  Courbet  à  aban- 
donner son  asile  de  Neuilly  pour  aller  chercher 
dans  son  pays  natal  le  réconfort  qu'il  y  avait  si 
souvent  trouvé. 

Mais  là  aussi,  les  esprits  étaient  fort  montés  contre 
lui.  A  Besançon  ,  au  Cercle  des  Canotiers,  un  épi- 
cier brisa  son  verre  pour  ne  pas  boire  avec  un 
communard.  A  Ornans,  où  il  arriva  le  26  mai  1872. 
les  fêtes  que  lui  firent  ses  amis  ne  suffisaient  pas 
à  effacer  l'hostilité  du  conseil  municipal,  qui  avait 
fait  enlever  de  la  fontaine  des  Iles-Basses  la  statue 
du  PÉCHEUR  DE  Chavots,  modelée  autrefois  par 
l'artiste,  en  1862,  et  offerte  par  lui  à  ses  compa- 
triotes. Le  deuil  attristait  la  maison  familiale,  car 
la  mère  de  Courbet  était  morte  de  chagrin  pendant 
la  détention  de  son  enfant.  Malgré  de  longues  pro- 
menades au  milieu  des  sites  préférés  de  sa  jeunesse, 
Courbet  avait  peine  à  retrouver  la  santé  physique 


108  =  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

et  morale.  Il  écrivait  à  sa  sceur  Zoé,  le  16  janvier 
1873  :  ((  J'ai  été  malade  plus  ou  moins  pendant  tout 
l'hiver,  de  rhumatisme  et  d'un  grossissement  du 
foie...  J'avais  beaucoup  de  peinture  commandée  que 
je  n'ai  pu  faire;  du  reste,  j'étais  tellement  écceuré 
de  tout  ce  qui  se  passe  que  je  restais  au  lit  jusqu'à 
midi  )>. 

L'Exposition  de  Vienne,  qui  se  préparait  alors, 
semblait  devoir  lui  fournir  l'occasion  de  reprendre 
sa  place  parmi  les  peintres.  Sur  le  conseil  de  Casta- 
gnary,  qui  ne  cessait  de  se  dépenser  courageusement 
en  faveur  de  l'artiste,  il  fit  pressentir  les  membres 
du  jury.  Mais  le  haineux  Meissonier  veillait  encore 
et  Courbet  se  vit  refuser  l'accès  de  l'Exposition. 

Il  se  remit  cependant  au  travail  avec  un  nouveau 
courage.  Jamais  sa  production  ne  fut  plus  intense 
qu'en  ce  printemps  de  1873.  Il  est  vrai  que  trois  de 
ses  élèves,  Marcel  Ordinaire,  le  Tessinois  Cherubino 
Pata  et  un  certain  Cornu  vinrent  lui  prêter  concours 
avec  un  zèle  parfois  excessif.  Mais  la  main  du 
maître  se  retrouve  encore  dans  quelques  belles 
toiles,  comme  dans  la  Maison  au  bord  de  l'eau, 
que  nous  croyons  devoir  attribuer  à  cette  période. 
On  y  voit  apparaître  des  recherches  nouvelles  dont 
on  remarquera  certainement  l'intérêt.  A  sa  manière 
jusque-là  un  peu  compacte,  il  substitue  un  faire 
papillotant,  qui  fait  circuler  dans  les  feuillages  l'air 
et  la  lumière  et  annonce  les  paysages  de  l'école 
impressionniste. 


COURBET 709 


XLVIL   —   LES    GRANDS    CHATAIGNIERS 


Il  semble  incroyable  aujourd'hui  que  l'expiation 
du  malheureux  Courbet  n'ait  pas  alors  été  jugée 
suffisante.  Ses  ennemis  se  préparaient  pourtant  à 
le  frapper  avec  un   nouvel  acharnement. 

En  mai  1873,  sous  la  présidence  Mac-Mahon  et 
sous  le  ministère  de  Broglie,  la  Chambre  vota  la 
reconstruction  de  la  Colonne  Vendôme  et  accepta 
un  amendement  des  bonapartistes  qui  mettait  en 
fait  l'opération  à  la  charge  de  Courbet.  Des  saisies 
furent  aussitôt  pratiquées,  au  nom  de  l'Etat,  sur 
les  propriétés  du  peintre  à  Ornans  et  à  Paris,  sur 
ses  valeurs  déposées  dans  les  banques,  sur  les 
tableaux  confiés  à  M.  Durand-Ruel  et  à  d'autres 
amis.  Les  compagnies  de  chemins  de  fer  eurent 
l'ordre  de  ne  rien  expédier  pour  le  compte  de 
Courbet.  La  somme  à  verser  s'annonçait  si  énorme 
que  l'artiste  n'avait  d'autre  perspective  que  la  prison 
pour  dettes.  Il  ne  lui  restait  qu'à  quitter  la  France, 
en  fugitif,  pour  chercher  asile  dans  un  pays  plus 
hospitalier. 

Le  23  juillet,  il  parvint  à  gagner  Neuchâtel.  Après 
avoir  erré  quelques  jours  â  l'aventure,  il  trouva 
enfin  une  retraite  définitive  aux  portes  de  Vevey. 
dans  le  bourg  de    La   Tour  du  Peilz. 


110  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

Sa  cordialité  eut  raison  de  la  méfiance  des  habi- 
tants, qui  lui  offrirent  bientôt  l'hospitalité  la  plus 
sympathique.  Après  s'être  logé  chez  le  pasteur,  puis 
au  Café  du  Centre,  le  peintre  acquit  enfin  au 
bord  du  lac  de  Genève  une  maisonnette,  ancienne 
auberge  de  pécheurs,  qui  conservait  encore  son 
enseigne  symbolique   :    Bon   Port. 

C'est  de  là  qu'il  suivit  les  pénibles  procès  qui 
consommaient  sa  ruine.  On  eut  beau  démontrer 
jusqu'à  l'évidence  que,  son  rôle  ayant  été  des  plus 
accessoires  dans  la  destruction  de  la  Colonne,  il 
était  odieux  de  vouloir  s'en  venger  sur  lui  seul, 
le  tribunal  civil  de  la  Seine  le  déclara  civilement 
responsable,  le  26  juin  1874,  et  valida  la  plupart 
des  saisies  déjà  opérées.  Après  d'interminables 
études  du  Ministère  des  travaux  publics,  la 
V'^  Chambre  du  tribunal  civil  fixa  enfin,  le 
24  mai  1877,  au  chiffre  fabuleux  de  323.091  fr.  68  c. 
la  créance  de  l'Etat,  payable  par  annuités  de 
10.000    francs. 

Malgré  ses  angoisses  et  son  indignation,  Courbet 
avait  repris  ses  pinceaux.  Il  mettait  tout  ce  qui 
lui  restait  d'énergie  et  d'amour  de  son  métier 
dans  une  dernière  série  de  paysages.  Les  recherches 
de  soleil  et  d'atmosphère  qu'il  avait  entreprises 
dans  son  dernier  séjour  à  Ornans  se  poursuivent 
dans  ces  toiles,  dont  les  Grands  Châtaigniers 
DU  Parc  des  Crêtes  semblent  une  des  plus  lumi- 
neuses et  des  plus  belles  (collection  de  M"^  Juliette 
Courbet). 


COURBET  =^. 


111 


XLVIII.  —  LE  CHATEAU  DE  CHILLON 


De  nombreux  paysages  datent  de  la  même  époque, 
études  d'arbres,  vues  de  la  Cascade  d'Hauteville, 
du  Lac  Léman,  de  la  Dent  de  Jaman  et  de  la 
Dent  du  Midi.  L'artiste  se  prit  d'une  particulière 
affection  pour  le  Château  de  Chillon,  dont  il 
aimait  dresser  les  plans  robustes  au-dessus  de  l'eau 
transparente.  L'exemplaire  reproduit  ici  a  passé  par 
l'ancienne  collection  Gérard,  mais  on  en  trouverait 
des  variantes  chez  M^"-'  Castagnary,  M'"^  Descombat, 
M.   Cusenier,  ou  à  l'Hôtel   de    Ville  d'Ornans. 

Il  reprit  aussi  l'ébauchoir.  qu'il  avait  manié  quel- 
quefois, et  modela  un  buste  de  la  République 
Helvétique,  de  forme  discutable  mais  d'un  beau 
mouvement.  Sur  le  socle  se  lit  l'inscription  :  «.  Hel- 
vetia.  Hommage  à  l'Hospitalité.  Tour  de  Peilz. 
Mai  1875».  En  acceptant  cette  œuvre  au  nom  de 
ses  compatriotes,  le  syndic  exprima  sa  reconnais- 
sance avec  une  touchante  dignité  :  «  Nous  apprécions 
—  dit-il  —  le  sentiment,  pour  nous  doux  et  agréable, 
qui  a  dicté   votre  démarche,   à   savoir  que   sur   les 


112 -- =  L'ART  DE  NOTRE  TEMPS 

rives  du  Léman  vous  avez  joui  de  la  paix...  Vous 
avez  vécu  tranquille  sous  le  drapeau  de  la  liberté 
qui  vous  a  inspiré.  Merci  donc  pour  ce  témoignage 
de  votre  affection  pour  nous...  Nous  conserverons 
avec  soin  ce  monument,  qui  dira  à  la  postérité  :  Un 
illustre  exilé  a   trouvé  ici  le  repos  ». 

Entre  autres  répliques  de  l'Helvetia,  on  connaît 
celle  qui  précède  l'entrée  de  la  terrasse  de  Meudon. 

En  juin  1877,  l'artiste  put  un  moment  espérer  qu'il 
reprendrait  bientôt  sa  place  parmi  ses  confrères.  Il 
avait  envoyé  à  Paris  la  notice  des  tableaux  qu'il 
désirait  voir  figurer  à  l'Exposition  Universelle  l'an- 
née suivante,  et,  cette  fois,  il  avait  eu  enfin  raison 
de  ses  adversaires.  «  Monsieur  —  avait  dit  Henner 
à  l'un  d'eux  —  parmi  les  hommes  qui  sont  des 
peintres,  il  n'y  a  et  il  ne  peut  y  avoir  qu'une  opinion. 
Si  dix  seulement  devaient  figurer  à  l'Exposition, 
M.   Courbet  serait  l'un   des  dix  f  n 

Mais  cette  réparation  arrivait  trop  tard.  Au  cours 
de  ces  années  d'épreuves,  la  santé  de  l'artiste  s'était 
altérée  de  plus  en  plus,  u  J'ai  le  cerveau  tellement 
fatigué,  écrivait-il  à  cette  époque,  que  pour  répondre 
à  une  lettre  c'est  un  effort  énorme.  »  L'hydropisie, 
dont  il  souffrait  depuis  longtemps,  fit  tout  à  coup 
de  terribles  progrès.  Au  milieu  de  ses  tortures  phy- 
siques, il  apprit  qu'une  vente  judiciaire  de  ses 
tableaux,  faite  dans  des  conditions  déplorables,  à 
la  fin  de  novembre  1877,  avait  produit  les  résultats 
les  plus  insignifiants.  Ce  fut  une  des  dernières  nou- 
velles que  le  peintre  reçut  de  France. 


<=§<= 


TABLE 

Gustave  Courbet.  Introduction  par  Léonce  BÉNÉDITE..    ..         5 
Bibliographie  sommaire Çà 


Courbet  au  chien  noir 17 

Le  Guitarrero 19 

Le  Hamac 21 

L'Homme  à  la  pipe 23 

L'Homme  a.  la  ceinture  de  cuir 25 

L'après-dîner  à  Ornans ^X 

Les  Paysans  de  Flagey 29 

L'Apôtre  Jean  Journet 31 

Les  Casseurs  de  pierres ^3) 

L'Enterrement  à  Ornans ^5\ 

L'Enterrement  (les  porteurs)    i3^ 

L'Enterrement  (les  femmes)     l5sl 

Les  Demoiselles  de  village 41 

Environs  d'Ornans 43 

Les  Baigneuses £^ 

Les  Lutteurs 47 

La  Fileuse  endormie 49 

Baudelaire 51 

Champfleury 53 

Proudhon  et  sa  famille 55 

Alfred  Bruyas     57 

La  Rencontre 59 


114 — —    TABLE  DES  MATIÈRES 

Les  Cribleuses  de  blé 61 

Le  Château  d'Ornans 63 

L'Atelier 65 

L'Atelier  (fragment)    67 

Courbet  au  col  rayé    

Baigneuse  (étude)    

M""  Marie  Crocq 73 

Les  Demoiselles  du  bord  de  la  Seine 75 

Chiens  et  Lièvre 77 

Chasseurs  en  forêt 79 

Le  Combat  de  Cerfs    81 

Le  Chasseur  d'eau 83 

Le  Retour  de  la  Conférence.     85 

Vénus  et  Psyché     87 

La  Femme  au  Perroquet 89 

Jô,  femme  d'Irlande 91 

La  Sieste    93 

La  Vague  aux  trois  Barques 95 

La  Falaise  d'Etretat 97 

La  Vague 99 

Jules  Vallès 101 

Faisans  et  Pommes    103 

La  Dame  de  Munich 105 

Maisons  au  bord  de  l'eau    107 

Les  Grands  Châtaigniers 109 

Le  Château  de  Chillon 111 


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ABONNEMENT 


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DES    MAITRES    MODERNES    ET    CONTEMPORAINS 

Ccirrière,  Cézanne,  Courbet,  Degas,  Delacroix,  Maurice 
Denis,  Gauguin,  Van  Gogh,  Ingres,  Manet,  Cl.  Monet, 
Pissarro,  Renoir,  F.-X.  Roussel,  Sisley,  De  Toulouse- 
Lautrec,  Vuillard,  Bugatti,  Dalou,  Dejean,  Desbois, 
t  I    Hoetger,    Maillol,    Rodin,    etc.,    etc.    i  i 


REPRODUCTIONS     DES     ŒUVRES     PRINCIPALES     DE 

Boucher,  Chardin,  Van  Dyck,  Fragonard,  Poussin,  Rembrandt, 
Rubens,  Watteau,    Primitifs    Français   et    Italiens,    etc.,    etc. 


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Catalogue    :    Peinture    et    Sculpture    modernes    :    2  francs. 
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EXTRAIT    DU    CATALOGUE    GÉNÉRAL     DES 

MAITRES    DE    LA    PEINTURE    MODERNE 

PHOTOGRAPHIÉS    ET    PUBLIÉS    PAR 

J.-E.     BULLOZ 

1=    ÉDITEUR.     21,     RUE     BONAPARTE.     PARIS    ■= 


COURBET      (GUSTAVE) 

La  Vague Musée  du  Louvre. 

La  Sieste Musée  des  Beaux-Arts  de  la  Ville  de  Paris 

Proudhon  et  ses  Enfants     ..                    —  —                   — 

Courbet  au  Chien —  —                   — 

Les  Demoiselles  des  bords  de 

la  Seine —  —                   — 

Portrait    de    M^e    Juliette 

Courbet —  —                   — 

L' Après-Dîner  a  Ornans Musée  de  Lille. 

L'Hallali  du  Cerf Musée  de  Besançon. 

Portrait  du  Peintre  à  l'âge  de  trente  ans  ..      ..  — 

Les  Amants  heureux     Musée  de  Lyon. 

La  Pileuse  endormie     Musée  de  Montpellier. 

La  Rencontre  :  Bonjour  CMl.  Courbet —                — 

Les  Baigneuses —                 — 

Solitude  :  Bords  de  la  Loue     —                — 

Portrait  du  Peintre,  profil —                — 

Portrait  du  Peintre  (l'Homme  à  la  Pipe)..     ..  —                — 

Portrait  de  JliC.  Bruyas     —                — 

Portrait  de  Baudelaire       —                — 

Portrait  de  Femme —                — 

Portrait  de  Jules  Vallès     Coll.  particulière,  Paris. 


LA     RENAISSANCE      DU     LIVRE 

placée  sous  le  patronage  des  sommités  intellectuelles  de  l'époque  qui  se  sont 
plu  à  louer  son  goût  très  sûr  dans  la  présentation  matérielle  et  son  soin 
■  I     scrupuleux   dans   l'établissement   des    textes,   édite  aussi     ■  ■ 

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Chaque  mois  un  volume  ;  dans  chaque  volume  un  hors-texte  gravé  en  cuvette 
et  10  nouvelles  de  10  auteurs  de  10  pays  différents,  précédées  chacune  d'une 
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Or         A[l      UN     OUVRAGE      (PIÈCES     OU      a     r         CA 
rr.     ^J      ROMANS    COMPLETS)     DE      J     ir.     J\J 

signé  Hermant,  Rod,  Rosny,  Hennique,  Adam,  Serao,  Bjornson,  Lemonnier, 
Daudet,  Le  Gofîic.  Rodenbach,  Ibsen,  Tolstoï,  Sienkiewicz,  etc.,  et  où  vient 
I  ^     d'entrer  un  chef-d'oeuvre  inconnu,  un     i  ra 

Roman   INÉDIT   de    Balzac    :    "  L'AMOUR    MASQUÉ  " 


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Laran,  Jean 
Courbet 


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